Belle famille ****

Publié le 26 Septembre 2012

bellefamille arthur-dreyfusD'Arthur Dreyfus,

aux éditions Gallimard

 

"Où une mère cache-t-elle quelque chose ? Il fallait raisonner par étapes. On pouvait éliminer la chambre des parents : dégoûtée par l'objet, Laurence ne l'aurait pas entreposé près de sa couche. Ni évidemment, dans sa chambre à lui. Restait la salle de bains, qui ne regorgeait pas de recoins, la chambre de ses frères – mais ils fouillaient partout –, le hall d'entrée, et la cuisine. Madec se dirigea d'abord vers le hall d'entrée. Cette chasse au trésor lui avait fait oublier ses angoisses, et il fouilla méticuleusement le couloir du bungalow. La boîte à clefs était vide – trop évident –, rien non plus dans les chaussures par terre, ni près du sac de plage. Les placards coulissants n'avaient pas encore été garnis. Cheminant de quelques pas, l'enfant chevaucha une dalle branlante. Le sang bondit dans son thorax : c'était obligé. Il se pencha lentement, essaya de la soulever, mais ses doigts étaient trop gros déjà. Par chance, Madec connaissait la solution (pour l'avoir vue dans un film) : il se dirigea vers la cuisine pour chercher un couteau à pointe fine.
  Comme s'il était surveillé, Madec s'interdit la lumière. L'obscurité ne faisait pas disparaître les formes, mais les couleurs. Est-ce ainsi que voyaient les gens dans les vieux films ? L'enfant ouvrit le tiroir à ustensiles. Il choisit une grande fourchette à viande."

 Ensuite un peu de bruit, et beaucoup de silence

 

 

Un couple de cardiologues, parents aux failles béantes: une mère mal-aimante, un père qui verse dans l'alcoolisme. Au milieu, trois enfants qui s'accommodent comme ils peuvent de la situation, surtout le deuxième, Madec. Un petit garçon rêveur, baignant dans le monde de l'enfance et l'onirisme qui l'entoure, ignorant encore la gravité des adultes. La disparition de ce personnage lunaire, poétique, que l'on sent terriblement seul, devient le moteur de la reconstruction de sa famille, soudée autour du drame... du moins en apparence.

 

Puisant son inspiration dans un tristement célèbre fait divers récent, la disparition de la petite Maddie, l'auteur réécrit librement le fait divers, en y apportant de nombreux éléments de fiction.  Autour de ce récit central, celui de la famille, il tisse les liens avec les autres vies que cette affaire va bouleverser : l'inspecteur et le principal suspect - à mesure que cette tragique histoire bascule du domaine privé au domaine public. Sans s'immiscer personnellement, l'auteur nous donne simplement à voir ses personnages, dans leurs calculs ou leurs émotions violentes, dans ce qu'ils ont de plus intime et de plus inavouable. Une méthodologie quasi scientifique qui renverse souvent les jugements et fait douloureusement écho à la profession du couple et à l'attitude de la mère. Seul le titre laisse transparaître l'ironie de la situation : entre l'image des personnages - oserais-je dire le jugement de l'opinion publique ? - et la réalité, il existe un fossé que nul ne peut combler sinon l'auteur, simplement en donnant libre cours aux pensées des acteurs de cette tragédie.

 

Sur le thème d'une disparition d'enfant, l'auteur signe ici une réflexion fort intéressante sur la famille, placée sous les feux des médias, mais surtout sur le mensonge et le déni, enchâssés dans un roman aussi cynique que désespérant.

 

Lu dans le cadre du
Capture d’écran 2012-06-09 à 19.08.55

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