Un film de Philippe Lacôte 

Au cinéma le 8 septembre 2021

 

Dans la MACA d'Abidjan, l'une des prisons les plus peuplées d'Afrique de l'Ouest : vieillissant et malade, Barbe Noire est un caïd de plus en plus contesté. Pour conserver son pouvoir, il renoue avec le rituel de "Roman", qui consiste à obliger un prisonnier à raconter des histoires durant toute une nuit. 

 

Il est rare que des films du continent africain arrivent sur nos écrans, mais La Nuit des rois a rapidement attiré mon attention : une référence à Shakespeare ? Me voici ! 

Dès le début, le film navigue entre deux atmosphères opposées : d'un côté, un univers carcéral anxiogène, de l'autre, quelque chose qui évoque davantage le conte. Philippe Lacôte négocie soigneusement sa réalisation sans que jamais l'un ou l'autre ne prenne complètement le dessus. Le spectateur, tout comme les prisonniers écoutant l'histoire de Roman - le héros de cette histoire -  est happé par le suspense. Avec cette incertitude qui pèse sur l'intégralité du film : la moindre étincelle pourrait tout faire basculer. 

 

Si ce film n'est pas l'adaptation de la pièce de Shakespeare, alors pourquoi ce titre ? A y regarder de plus près, de nombreux éléments rappellent ici le théâtre classique et la tragédie. A commencer par la typologie des personnages : le caïd-roi et son confident, les chefs ambitieux, le fou, ou encore le jeune héros forcé d'accomplir une tâche qui pourrait lui coûter la vie. Sans compter le poids du destin,  inéluctable.  

Le titre peut également être compris plus simplement de façon littérale : l'action se concentre autour de plusieurs rois. Zama King, chef de gang, mais aussi le caïd presque déchu régnant sur la MACA, sans oublier les rois et reines légendaires, vont voir leur histoire s'entremêler au cours d'une seule nuit de lune rouge. 

J'ai éprouvé l'étrange - mais non désagréable -  sensation de voir un film à part, presque une fable, malgré un ancrage dans la réalité ivoirienne affirmé par le réalisateur. Ce qui m'a le plus surpris, c'est sa  façon très personnelle d'utiliser des variations dans l'usage de la langue française. Le caïd de la prison, par exemple, semble avoir des répliques tirées du théâtre et sa prononciation nous apparaît comme la plus neutre phonétiquement. A contrario, les autres détenus possèdent tous des accents différents - du moins m'a-t-il semblé - et certaines phrases sont même sous-titrées. Etant donné le contexte, j'imagine - n'ayant aucune connaissance sur la linguistique de ce pays - que leur texte intègre des éléments de régionalismes ivoiriens, d'argot, et peut-être également d'expressions issues de langues locales autres que le français. Une musicalité du texte toute différente, ajoutant de l'épaisseur aux personnages et à la situation. 

Par ailleurs, ne connaissant absolument rien des traditions ivoiriennes du conte ni de ses codes narratifs, je me suis posée de nombreuses questions : qu'est ce qui relève ici spécifiquement de la culture ivoirienne et qu'est ce qui relève d'une volonté propre du réalisateur ? Par exemple, l'intervention des spectateurs pendant un récit est-elle considérée comme normale en Côte d'Ivoire, ou le réalisateur a-t-il ainsi voulu renforcer ainsi le sentiment d'instabilité de la scène ? 

En maintenant une tension permanente entre conte et sensation de danger immédiat, La nuit des rois embarque le spectateur dans une histoire qui évoquera sans doute davantage Les Mille et une nuits que Shakespeare mais dont les liens avec le théâtre sont évidents. Philippe Lacôte signe ici un film oscillant inlassablement entre fiction et réalité, à la fois déroutant et envoûtant. 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi  4/5

 

Avec Bakary Koné, Steve Tientcheu, Digbeu Jean Cyrille, Denis Lavant, Laetitia Ky

On peut payer quelqu'un pour tout. Mais on ne peut pas payer quelqu'un pour lui donner sa maladie.

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