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Publié le 21 Avril 2017

 

De Claudio Monteverdi

Au Théâtre des Champs-Elysées

Du 28 février au 13 mars 2017

 

Direction musicale : Emmanuelle Haïm
Mise en scène : Mariame Clément

 

Distribution

Ulysse : Rolando Villazón
Pénélope : Magdalena Kožená
Junon : Katherine Watson
Eumée : Kresimir Spicer
L’Amour / Minerve : Anne-Catherine Gillet
La Fortune / Mélantho : Isabelle Druet
La Fragilité humaine / Pisandre : Maarten Engeltjes
Le Temps / Antinoüs : Callum Thorpe
Jupiter / Amphinome : Lothar Odinius
Neptune : Jean Teitgen
Télémaque : Mathias Vidal
Eurymaque : Emiliano Gonzalez Toro
Irus : Jörg Schneider
Euryclée : Elodie Méchain

 

Le concert d'Astrée

 

Une ou deux fois par an, parmi les nombreux opéras proposés dans les grandes salles parisiennes, j'essaye d'aller voir un opéra différent de ce dont j'ai l'habitude. Après avoir jeté mon dévolu sur Wagner, j'ai choisi cette année de découvrir une oeuvre de Monterverdi. Non que j'aie un préjugé négatif à son égard, mais plutôt que je ne connaissais pas du tout. Et vous savez ma curiosité pour ce que j'ignore...

 

Monteverdi, c'est le tout début de l'opéra, l'époque ou l'on cherchait plus à reproduire l'antique manière de déclamer qu'à chanter. Résultat : ce Retour d'Ulysse en sa patrie est bien différent des opéras 19e que j'affectionne tout particulièrement. Ici, pas d'alternance récitatif / aria, pas d'air à proprement parler non plus, m'a t'il semblé, plutôt un long récit mis en musique.

 

Autre élément de surprise, les sonorités qui s'élèvent de l'orchestre. J'ai eu assez peu d'occasions d'entende "en vrai" des instruments anciens - la seule fois, me semble-t-il c'était avec Platée à l'Opéra Garnier - et je dois avouer qu'il y a une chaleur dans les instruments à vent, qui vient équilibrer le son très métallique du clavecin. Est-ce le style ? Le nombre relativement réduit de musiciens ?  Le son des instruments eux-mêmes ? Toujours est-il que  l'ensemble m'a semblé créer d'emblée une certaine intimité entre la scène et la salle. 

 

 

Côté distribution, j'ai particulièrement aimé la fluidité de Magdalena Kožená, qui déroule les textes de sa Pénélope tourmentée comme un long ruban sans fin. La Minerve d'Anne-Catherine Gillet est piquante, le berger Eumée d'une dignité fantastique, Irus le glouton quasi burlesque, et le couple vocal formé par Mélantho et Eurymaque de toute beauté. Seul l'Ulysse de Rolando Villazon - pourtant un des artistes que j'ai le plus apprécié sur scène ses dernières années - m'a semblé moins convaincant. Le personnage lui-même est usé, certes, mais la voix m'a semblé forcée - ou fatiguée - et j'ai eu du mal à lui reconnaître le timbre que je lui connaissais. 

 

La mise en scène, quant à elle, regorge - selon moi - de bonnes idées. Un plateau qui s'ouvre et un fond de scène qui s'avance, dévoilant tantôt la chambre conjugale, tantôt l'Olympe, reconverti pour l'occasion en bar de la Marine un peu sordide. Les Dieux s'y réunissent autour de bières plus que de nectar et d'ambroisie : Jupiter, patron du bar, Junon en serveuse, Neptune en vieux loup de mer, et une Minerve à la crinière blonde, très Madonna années 80. L'image est assez peu glorieuse, et ce la ne les rend que plus crédibles : après tout, les dieux gréco-romains n'étaient-ils pas affublés des mêmes défauts que les hommes, malgré leur puissance ? 

 

 

Au final, on est donc ici loin du tout dramatique. La production alterne moments sérieux et moments plus comiques - caractéristique de l'opéra baroque -  en s'appuyant sur les personnages, mais également au moyen de quelques touches d'humour bien placées : le canapé volant qui ramène Télémaque à Ithaque, la fléchette tombée par la fenêtre du bar par la maladresse d'un dieu devient un signe divin, les onomatopée issues des comics placent Ulysse, héros grec, à égalité avec nos super-héros modernes. Et pourquoi pas ?

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 4/5 

 

Publié le 5 Avril 2017

 

De Giuseppe Verdi 

Au Bayerische Staatsoper de Munich 

Enregistré en 2014, retransmis via UGC Viva l'Opéra

 

Direction musicale : Asher Fisch 

Mise en scène : Martin Kušej

 

Distribution 

Don Alvaro : Jonas Kaufmann

Donna Leonora : Anja Harteros 

Don Carlo di Vargas : Ludovic Tézier 

Le Marquis de Calatrava / Padre Guadiano : Vitalij Kowaljow 

Preciosilla : Nadia Krasteva 

Fra Melitone : Renato Girolami

 

Il est des oeuvres aux rebondissements si dramatiques, aux coïncidences si improbables, qu'il faut la volonté ferme d'y croire. La Force du Destin est ce celles-là : la chute d'un pistolet dont le coup devient mortel, la rencontre fortuite d'un fils en quête de vengeance et de l'assassin sur une terre étrangère, et enfin les deux amants maudits choisissant, sans le savoir, de se retirer du monde dans le même monastère : c'est bien uniquement la force du destin qui peut conduire à tant de coïncidences ! 

 

 

Dans mon panthéon personnel, Verdi est à la musique ce que Shakespeare et Victor Hugo - mes chers Will et Totor - sont au théâtre et à la littérature. Autant dire que déjà, je partais du bon pied ! Sans compter que côté distribution, cette production laissait imaginer par avance un feu d'artifice autant vocal que scénique, avec le quatuor Anja Harteros, Jonas Kaufmann, Ludovic Tézier et Vitalij Kowaljow.

 

La mise en scène de Martin Kušej, dont je n'avais jamais vu le travail, étonne par quelques visions très modernes, notamment les images de la guerre, et le mélange des points de vue. En une même image, le plateau peut sembler vu de côté autant de que dessus, ce qui traduit autant le chaos de la guerre que celui, émotionnel, des personnages. Une volonté esthétique qu'on appréciera ou non, mais qui m'a semblé plutôt intéressante au niveau visuel et symbolique. 

 

 

Et, incontestablement, l'ensemble valait le détour ! La musique de Verdi est fabuleuse, les interprètes lui insufflent une émotion incroyable. Résultat : On y croit ! La mise en scène semble millimétrée, cherchant du sens dans chaque geste, dans chaque regard, qu'il s'agisse des interprètes principaux ou des autres artistes présents sur le plateau. Une précision particulièrement appréciable, car elle renforce la crédibilité des personnages : l'histoire a beau être difficilement plausible, si les personnages et leurs émotions ont l'air vraies, le reste suit. 

 

Le personnage d'Alvaro, cheveux longs, un peu voyou, s'oppose à la riche, pieuse et très rigide famille de Leonora. J'aime beaucoup la façon dont cette caractérisation donne d'emblée une vision des personnages qui permet de mesurer, du premier coup d'oeil, l'abîme qui les sépare, avant même que la malchance, ou plutôt le destin, ne s'en mêle. Le metteur en scène a également choisi de confier le personnage du marquis et du père supérieur au même interprète, renforcant ainsi sa force symbolique. Une imagination dont il a toutefois manqué pour Preciozilla, personnage qui semble ici se complaire dans la vulgarité, dénué d'épaisseur a tel point que l'on se demande à quoi il sert. 

 

 

La musique est sublime. L'interprétation vocale, la partition de Verdi, bien sûr, mais également très probablement la direction d'orchestre, élément sur lequel j'ai encore un avis très instinctif et que je serai bien en peine de vous préciser. Il y a de l'émotion, des coups de tonnerre, des envolées lyriques... c'est beau, tout simplement. J'en suis ressortie les larmes aux yeux.

 

J'étais assez dubitative sur le fait d'aller voir un opéra pré-enregistré, tant je m'étais habituée, même au cinéma, au frisson du direct, à l'incertitude qui en découle, et à cette sensation de mise en danger que l'on y ressent, presque comme dans la salle de spectacle. Mais tout l'intérêt du grand écran et de la qualité de son est là : même sans la tension du direct, ce qui se passe sur scène parvient à nous happer et prendre au tripes. Je suis ressortie en me disant que j'aurais adoré être dans la salle, à Munich, il y a trois ans, quand cette production a été captée. Et puis, à la réflexion, je me suis dit que l'émotion était tellement belle que finalement, j'y étais un peu, le temps d'une soirée. 

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 4,5/5 

 

Publié le 15 Février 2017

De Damien Chazelle

 

Au cœur de Los Angeles, une actrice en devenir prénommée Mia sert des cafés entre deux auditions. 
De son côté, Sebastian, passionné de jazz, joue du piano dans des clubs miteux pour assurer sa subsistance. 
Tous deux sont bien loin de la vie rêvée à laquelle ils aspirent…
Le destin va réunir ces doux rêveurs, mais leur coup de foudre résistera-t-il aux tentations, aux déceptions, et à la vie trépidante d’Hollywood ?

 

 

 

 

Il était une fois Emma Stone et Ryan Gosling, un couple de cinéma comme on les aime ! Après Crazy Stupid Love, les voilà à nouveau réunis à l'écran pour notre plus grand bonheur. Dans cette usine à rêves qu'est Hollywood, ils vont entraîner les spectateurs à leur suite dans une romance qui fleure bon les meilleures pages de la comédie musicale américaine. On danse dans la rue, on tombe amoureux en se chamaillant, et la moindre situation devient l'occasion de numéros musicaux tour à tour époustouflants, entraînants, magiques ou émouvants. 

 

Dès les premières minutes, un embouteillage devient l'occasion de nous plonger immédiatement dans l'ambiance du film. Les automobilistes sortent de leur voiture pour danser sur l'asphalte - ou sur leur capot - et apparaissent comme par magie un groupe de musiciens jusque là cachés dans un camion. Un long plan séquence chorégraphié avec un soin incroyable, qui nous saisit d'emblée : nous ne sommes plus sous la grisaille du quotidien, mais bien sous le soleil de Hollywood ! 

 

 

Dans cette ville où tous les rêves sont permis, Mia se voit actrice, Sebastian propriétaire d'un club de jazz, avec la part d'inconscience qui caractérise ceux qui croient en leur étoile. Et qu'importe le reste ? Mia et Sebastian se rencontrent, se détestent, tombent amoureux, se soutiennent mutuellement dans leur course à la réussite. 

 

Ici, on tombe amoureux sur une colline surplombant la ville illuminée, on danse dans le ciel étoilé, on retrouve l'émotion d'une première rencontre au gré de quelques notes égrenées sur un piano. On cultive un peu de nostalgie, juste un peu, juste assez pour évoquer les comédies musicales de l'âge d'or d'Hollywood et la douceur d'une belle histoire passée. 

 

 

La musique tient ici une place centrale, spécialement le jazz, que le personnage de Sebastian affectionne tant, mais pas seulement : le compositeur Justin Hurwitz signe une bande originale où l'orchestre fait résonner des cuivres puissants, mais également les flûtes et les piccoli avec une légèreté toute adaptée à cette romance. 

 

J'ai également été très impressionnée par la façon de filmer de nombreuses scènes en plan séquence, ce qui impose une précision sans faille et de la part des acteurs une minutie toute particulière. On aime ces personnages partagés entre la passion, la détermination et le doute : n'est ce pas le propre des artistes ? 

 

 

La la land rend hommage aux artistes, à tous ceux qui croient en leurs rêves sans jamais se détourner de leur route, quelles que soient les embûches. Et c'est peut-être cela qui m'a touché, plus que l'hommage appuyé aux comédies musicales hollywoodiennes. Ces deux personnages partagent la même flamme, et c'est en cela qu'il se reconnaissent. La la land vous laisse avec une envie de danser, de profiter de la vie et de prendre dans vos bras les gens que vous aimez. Je suis sortie avec l'envie de faire des claquettes sur le trottoir, et la bande originale - bonne humeur garantie - ne me quitte plus depuis que j'ai découvert le film.  

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 4/5

Publié le 31 Janvier 2017

 

De Richard Wagner 

A l'Opéra de Paris jusqu'au 18 février 2017

Direction musicale : Philippe Jordan 

Mise en scène : Claus Guth 

 

Distribution (ce soir-là)

Lohengrin : Jonas Kaufmann

Elsa Von Brabant : Edith Haller 

Heinrich Der Vogler : René Pape 

Friedrich Von Telramund : Tomasz Konieczny 

Ortrud : Evelyn Herlitzius 

Le héraut d’armes du Roi : Egils Silins 

Nobles du Brabant : Hyun-Jong Roh, Cyrille Lovighi, Laurent Laberdesque, Julien Joguet 

Les pages : Irina Kopylova, Corinne Talibart, Laetitia Jeanson, Lilla Farkas   

Orchestre et choeurs de l'Opéra National de Paris 

 

Vous le savez peut-être si vous suivez régulièrement ces colonnes, mais depuis quelque temps, j'ai décidé de m'intéresser de plus près à Wagner. Davantage par curiosité intellectuelle que par goût, j'ai commencé à écouter de plus près ce compositeur dont l'opéra, a priori, ne me plaisait pas, dans l'espoir de faire tomber mes propres clichés et, à défaut de l'apprécier vraiment, au moins d'en comprendre plus. Après un Tristan et Isolde riche d'enseignements l'an dernier, c'est à Lohengrin que je m'attaque aujourd'hui. La présence de Jonas Kaufmann à l'affiche était l'occasion rêvée de concilier la découverte d'une nouvelle oeuvre de Wagner et des accents déjà familiers. 

 

 

Parce qu'on a toujours qu'une seule occasion de découvrir quelque chose pour la première fois, j'ai pris pour habitude - hérésie diront certains - d'en lire le moins possible sur une oeuvre, une fois pris mes billets. Je ne connaissais donc pas grand-chose de ce Lohengrin. Est-ce pour cela, par méconnaissance de l'oeuvre que la mise en scène de Claus Guth m'a globalement semblé intéressante, alors qu'elle a semblé un contre-sens à mes voisins, visiblement plus au fait du caractère du héros ? 

 

Ce qui frappe, dans la vision de Guth, c'est à quel point le chevalier reste fidèle à son devoir, alors qu'il semble terrorisé par la tournure que prennent les événements et par la couronne qu'on lui offre. Il ne semble réussir à traverser ces épreuves que grâce à l'amour et à la foi inconditionnelle que lui porte Elsa, la jeune fille qu'il a sauvé et qui devient son épouse. Ce prisme, plus humain, confère à la force morale que met Lohengrin à suivre son devoir une dimension quasi sacrificielle, et renforce, à mon sens, l'importance du lien d'amour et de confiance qui l'unit à Elsa... et par ricochet, la puissance destructrice du doute qui va les mener au drame. 

 

 

Côté voix, tout d'abord, il y a Jonas Kaufmann. Loin de moi l'idée de jouer à la groupie primaire, mais cet artiste a fait partie des premières voix que j'ai écouté quand j'ai commencé à m'intéresser à l'opéra : j'ai donc toujours une émotion toute particulière à écouter "en vrai" celles et ceux qui m'ont entraîné à leur suite dans cette délicieuse addiction. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que la magie opère. Le Lohengrin de Jonas Kaufmann monte en puissance, comme la mise en scène le suggère, et nous fait entendre toute la palette de ses nuances et de ses émotions, avec un "In fernerm land" qui m'a semblé vraiment superbe. 

 

Je ne sais pas comment doit se chanter du Wagner, et mon avis ne relève donc que d'une impression. Tout ce peux vous dire, c'est que j'ai par exemple trouvé certaines attaques un peu rudes, presque maladroites, notamment chez Edith Haller, la soprano interprétant Elsa, sans savoir si cela est dû à la partition, à la langue allemande, ou à une question vocale plus technique échappant à ma compréhension. Une artiste qui m'a en revanche vraiment impressionnée, ici, c'est Evelyn Herlitzius, dans le rôle d'Ortrud, la sorcière. Elle campe un personnage enjôleur et manipulateur dont les interventions semblent certes moins mélodiques, plus brutes - partition d'origine, ou interprétation ? - et animé d'une fureur vengeresse qui emporte tout sur son passage. Une flamme à laquelle je ne pouvais rester insensible ! 

 

 

Pour ma part, j'ai été plutôt convaincue par cette production, et bien que je ne puisse encore affirmer apprécier vraiment Wagner, force est de constater que j'ai passé une bonne soirée, avec beaucoup de choses à en retirer. Disons que nous avons fait plus ample connaissance ! 

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 3,5/5

Publié le 9 Décembre 2016

De Morgan Neville 

 

Avec humour, tendresse et émotion, The Music of Strangers nous raconte l’histoire de personnes exceptionnelles de talent, d’humilité et de générosité, des musiciens prodigieux venus du monde entier et rassemblés à l’initiative de Yo-Yo Ma. 


Des plus grandes salles de concert européennes aux camps de réfugiés de Jordanie, des rives du Bosphore aux montagnes chinoises, ces virtuoses unissent leur art et leurs cultures et font la démonstration qu'avec des idées simples et des convictions fortes, on peut changer le monde.

 

 

 

 

Ce documentaire s'intéresse au projet Silk Road Ensemble initié par le violoncelliste Yo-Yo Ma. Le principe : réunir des musiciens du monde entier, avec leurs origines, leur culture et leurs instruments pour créer quelque chose de nouveau. Il ne s'agit donc pas d'abandonner ses traditions musicales, mais de voir ce qui peut arriver lorsque autant d'influences se rencontrent. 

 

Autant vous dire que, dès le début, cette idée m'a intriguée. D'abord parce que l'initiative vient d'un musicien classique, un domaine où il est parfois mal vu de sortir des rails.  Ensuite, parce que je suis persuadée qu'une tradition - musicale ou autre - doit évoluer pour passer d'une génération à l'autre, pour que chacun puisse se l'approprier : c'est ce qui lui donne son sens et la garde vivante : la figer artificiellement revient à la condamner, à terme. Parce qu'une musique traditionnelle ne vit pas par elle-même mais au travers des musiciens qui l'interprètent et des personnes en qui ces musiques trouvent écho. C'est une affaire d'hommes et de femmes avant d'être une théorie culturelle. 

 

 

Au delà du simple mélange des traditions musicales théoriques, The Music of Strangers s'intéresse donc au parcours de plusieurs artistes qui composent ce Silk Road Ensemble : Yo-Yo Ma, violoncelliste américain d'origine chinoise, la galicienne Cristina Pato, joueuse de gaïta, Wu Man, joueuse chinoise de pipa, le clarinettiste syrien Kinan Azmeh, et l'iranien Kayhan Kalhor, joueur de kamancheh.

 

En suivant leurs histoires personnelles, on prend conscience, davantage encore, du fait que les musiciens ne sont pas des artistes "hors sol". Leur musique, même traditionnelle, s'enracine aussi bien dans leur identité culturelle que dans leur parcours personnel. Et leur engagement  découle, non d'une réflexion fumeuse sur l'état du monde, mais d'un ancrage profond dans la réalité. Kinan Azmeh par exemple, s'interroge : y-a-t-il encore du sens, lorsqu'on est syrien aujourd'hui, de jouer de la musique ? Comment cette musique pourrait-elle être d'une quelconque utilité à ceux qui meurent dans le conflit, à ceux qui ont faim ou froid ? Sans chercher une solution universelle et sans moralisme sirupeux, il va, à son niveau, apporter une réponse personnelle à ces questionnements, pour redonner du sens à son art. 

 

 

Derrière les visages de ces artistes, on découvre des histoires personnelles parfois tragiques, souvent complexes. Mais au delà de leur propre destin, se sont des questionnements universels qui se dessinent, trouvant écho dans toutes les cultures qu'ils représentent. Mais ce qui frappe surtout, chez tous, c'est leur attachement viscéral à leur culture, la conscience de s'enraciner dans un pays, sur une terre avec une histoire, une musique, une langue, quelque chose d'unique et de farouche. Paradoxalement, c'est grâce à ce sentiment d'appartenance qu'ils trouvent la stabilité pour s'ouvrir sur le monde et s'enrichir au contact d'autres cultures, sans risque de se perdre. 

 

 

Malgré quelques baisses d'intensité en cours de route, The Music of Strangers s'avère une réflexion sur les aspirations les plus profondes de l'être humain, mais également sur le pouvoir de la musique. Il nous donne à entendre des morceaux d'ensemble à l'énergie explosive et à l'enthousiasme incroyablement communicatif. Ce film montre l'individu comme le collectif en un seul et même élan, avec l'espoir de ces musiciens de représenter, à leur échelle, l'image de d'une paix possible. Un rêve sans doute utopique, mais auquel on a tellement envie de croire avec eux ! 

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 4/5

 

Publié le 20 Novembre 2016

 

De Jacques Offenbach 

A l'Opéra de Paris 

Direction musicale : Philippe Jordan 

Mise en scène : Robert Carsen 

 

Distribution 

Hoffmann : Ramón Vargas

La Muse, Nicklausse : Stéphanie d'Oustrac 

Lindorf, Coppélius, Dapertutto, Miracle : Roberto Tagliavini 

Andrès, Cochenille, Pitichinaccio, Frantz : Yann Beuron 

Olympia : Nadine Koutcher 

Antonia : Ermonela Jaho 

Giulietta : Kate Aldrich 

La mère d'Antonia : Doris Soffel 

Spalanzani : Rodolphe Briand 

Luther, Crespel : Paul Gay 

Schlemil : François Lis 

Nathanaël : Cyrille Lovighi

Hermann : Laurent Laberdesque 

Orchestre et choeurs de l'Opéra National de Paris 

 

Je ne vous cache pas que si j'avais pris mon billet pour ces Contes d'Hoffmann, c'était avant tout pour le plaisir d'entendre Jonas Kaufmann et Sabine Devieilhe. Mais après le désistement de l'un et de l'autre, pour des raisons tout à fait légitimes, j'étais tout de même un peu chagrine, d'autant que cet opéra ne compte pas vraiment parmi mes opéras favoris. J'aime, individuellement, nombre de ses airs, mais la cohérence dramatique de l'ensemble ne me convainc pas vraiment. Bref, j'y suis un peu allée en traînant des pieds.  

 

 

C'est en 1880 que Jacques Offenbach compose Les Contes d'Hoffmann, et réalise ainsi son rêve d'écrire - lui qui est surtout considéré comme un "amuseur" - un opéra, qui doit être donné à la salle Favart. Une oeuvre qu'il ne verra cependant jamais représentée, puisqu'il meurt quatre mois avant la première, la laissant inachevée. 

 

Inspirée de la pièce de théâtre du même nom, les Contes d'Hoffmann racontent les amours malheureux du poète. Trois femmes qui se succèdent, et qui chacune, lui brisent le coeur : Olympia, qui s'avère être une poupée mécanique, la jeune et pure  Antonia, qui meurt de la tuberculose, et Giulietta, une courtisane vénitienne qui va le manipuler. Et dans toutes ces histoires, trois hommes au nom différent pour une même figure diabolique, qui tire les ficelles dans l'ombre pour pousser Hoffmann au désespoir. 

 

 

C'est le ténor Ramón Vargas qui remplace Jonas Kaufmann dans le rôle d'Hoffmann. Un challenge qui se présentait épineux par avance, au regard de la déception du public privé de son chouchou allemand. Un défi relevé vocalement cependant, à un détail près : sur certains airs, la prononciation du ténor mexicain laisse plutôt à désirer, au point de rendre les phrases incompréhensibles. Malgré ce bémol, le reste de la distribution est à la hauteur de la partition du compositeur allemand. Nadine Koutcher est très convaincante dans le rôle de la poupée Olympia, tant vocalement que scéniquement : de loin, l'illusion mécanique est parfaite. Quant à Ermonela Jaho - que j'avais découverte dans Traviata - sa douce Antonia s'avère vraiment sensible et touchante, même si on notera quelques aigus légèrement trop hauts. On remarque également Stéphanie d'Oustrac dont le jeu presque cabotin dans l'air Une poupée aux yeux d'émail laisse transparaître un amusement certain de la mezzo-soprano.

 

Du côté des voix masculines, je dois avouer que j'étais vraiment très heureuse de pouvoir enfin voir Yann Beuron sur scène, l'ayant beaucoup écouté dans ses rôles de Pâris (La Belle Hélène) et de Fritz (La Grande Duchesse de Gerolstein) du temps ou je préparais ces oeuvres avec la troupe d'opérette dont je fais partie. Le ténor montre sur scène la même vocalité et le même jeu superbement comique que je lui avais connu par vidéo interposée, pour mon plus grand bonheur. Il réussit à rafler la mise avec un seul air - celui de Fritz - preuve s'il en est qu'il n'y a pas de petit rôle. Enfin, Roberto Tagliavini - que j'avais repéré dans Il Trovatore en février dernier, campe une figure diabolique globalement convaincante, mais peut-être pas aussi inquiétante qu'on l'aurait souhaitée. 

 

 

La mise en scène, habile, met en abyme l'opéra, avec des décors figurant le plateau, les coulisses, les fauteuils d'orchestre ou la fosse, dans un ensemble visuellement cohérent qui convient à mon sens tout à fait à cette histoire en plusieurs volets. Elle met également en avant toute l'extravagance dOffenbach et rappelle par moments la folie et la satire qui anime ses oeuvres plus légères. 

 

Finalement, j'ai passé une soirée sans grande révélation, mais sans déplaisir non plus. Un enthousiasme probablement modéré en partie par la déception de départ, mais aussi par une oeuvre que j'ai du mal à comprendre vraiment, quels que soient la qualité du chant et du jeu, pourtant présents ce soir-là.

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 3,5/5

 

Plus d'informations sur le site de l'Opéra de Paris 

 

Publié le 26 Octobre 2016

De Gaetano Donizetti 

A l'Opéra de Paris 

Direction musicale : Riccardo Frizza

Mise en scène : Andrei Serban 

 

Distribution 

Lucia : Pretty Yende 

Edgardo Di Ravenswood : Piero Pretti 

Enrico Ashton : Artur Rucinski 

Arturo Bucklaw : Oleksiy Palchykov

Raimondo Bidebent : Rafal Siwek 

Alisa : Gemma Ní Bhriain 

Normanno : Yu Shao 

Orchestre et choeurs de l'Opéra national de Paris 

 

 

J'aime beaucoup Donizetti : c'est avec lui que j'ai fait l'expérience de ma première grande révélation lyrique, il y a quelques années, avec la fabuleuse Fille du régiment portée par Nathalie Dessay et Juan Diego Florez, confirmée en mai dernier avec la superbe Lucia de Lammermoor donnée en version de concert au Théâtre des Champs-Elysées, avec Diana Damrau dans le rôle-titre. Une soirée que j'ai malheureusement eu la faiblesse de ne pas chroniquer, mais qui m'avait vraiment fait aimer cette oeuvre. Une émotion que j'espérais doublée ici par le supplément de vie amené par la mise en scène - vous savez à quel point cet aspect compte pour moi - et par un placement en salle sensiblement meilleur que d'habitude. 

 

Les spectateurs plongent donc dans cette histoire d'amour, de famille et d'honneur - le genre de choses avec lesquelles on ne rigole pas à l'opéra - auxquelles on rajoute une pincée de clichés bien écossais : une nuit d'orage, des clans ennemis et un fantôme, entre autres : autant d'ingrédients qui promettait de nous transporter ailleurs le temps d'un drame puissant 

 

Mais dès les premières minutes, les choses se gâtent, dès lors que la scène s'anime pour dépeindre une salle de gymnastique militaire : se mêle alors à la musique de Donizetti une cacophonie de métal. Si le cliquetis des épées qui s'entrechoquent est relativement inoffensif, d'autres sons, plus agressifs, perturbent durablement l'écoute : des chaînes et des éléments de métal que je n'ai pas réussi à identifier sont jetés au sol (peut-être des douilles de balles?). Sans être puriste, cela part déjà plutôt mal en ce qui me concerne.

 

J'imaginais que les choses s'arrangeraient par la suite, mais, soyons honnêtes, côté mise en scène, je ne serai pas plus convaincue que cela : les intentions, les déplacements semblent artificiels, et rien ne m'apparaît comme crédible, malgré mon envie désespérée (et désespérante?) d'y croire. Malheureusement, à chaque fois que j'arrive à me raccrocher à quelque chose, une autre vient briser ce fil ténu. Une mise en scène, qui, sans être proprement absurde, m'a semblé sans but, si ce n'est placer les chanteurs dans les positions les plus inconfortables qui soient pour chanter, qu'ils s'élèvent sur une balançoire, ou sur des bancs à bascule, ou encore en équilibre sur des structures à plusieurs mètres du sol, pour un intérêt dramatique quasi nul. 

 

Mais, me direz-vous, et les chanteurs ? Voici bien l'élément crucial dont il faut traiter ici plutôt que de la mise en scène ! A vrai dire, si j'ai tardé à les évoquer, c'est bien pour repousser ce moment où je vous avoue, à l'inverse de toutes les critiques dithyrambiques que j'ai lu sur le rôle titre, que la Lucia de Pretty Yende m'a laissé indifférente. 

 

 

Ne croyez pas par là que je ne lui trouve pas une jolie voix - je serais bien en peine de faire la moitié du quart de ce qu'elle fait - mais elle ne me touche absolument pas. Ce qui m'a frappé, c'est cette impression qu'elle ne va pas jusqu'au bout de ses phrases, avec la dernière syllabe qui tombe souvent. Une sensation était d'autant plus tenace  qu'il s'agit d'un défaut que l'on m'a assez reproché - et que l'on me reproche encore assez - pour que j'y sois particulièrement sensible. De nombreux autres spectateurs en ont eu une analyse entièrement différente, mais voilà, c'est ainsi que je le comprends : d'une façon ou d'une autre, ses notes m'ont semblé belles, mais dénuées d'émotions. 

 

Le reste du plateau ne m'a pas davantage convaincue à l'exception près de l'Enrico d'Artur Rucinski, sans que je sache ici si c'est mon simple goût pour les voix de barytons qui parle ou un ressenti plus précis. Toujours est-il que sa voix m'a semblé sortir du lot, avec une élocution parfaite, et c'est finalement le seul personnage qui ait suscité chez moi une quelconque émotion. 

 

 

Alors voilà. Avec tout ce que j'ai pu lire depuis, j'ai la sensation parfois d'être "passée à côté" de cette Lucia di Lammermoor. J'ai peut-être tout faux, mais je vous livre ce ressenti, tel quel : je m'y suis simplement ennuyée.

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 2,5/5

 

Publié le 19 Octobre 2016

De Vicenzo Bellini 

Au théâtre des Champs Elysées

Direction musicale : Gianluca Capuano 

Mise en scène : Moshe Leiser, Patrice Caurier 

 

Distribution 

Norma : Cecilia Bartoli 

Adalgisa : Rebecca Olvera 

Pollione : Norman Reinhardt

Oroveso : Péter Kálmán

Clotilda : Rosa Bove 

Flavius : Reinaldo Macias 

Avec l'orchestre I Barrocchisti et le Coro della Radiotelevisione svizzera, Lugano 

 

Premier spectacle de cette nouvelle saison au Théâtre des Champs Elysées pour moi, c'est avec beaucoup d'impatience que j'attendais cette Norma qui avait fait grand bruit au Festival de Salzbourg. Un opéra dont, à vrai dire, je ne connaissais que les grandes lignes, et le célébrissime air Casta Diva, mais guère plus. Côté confort, et bien que j'adore le théâtre des Champs Elysées, j'ai eu la mauvaise surprise d'être placée au fond d'une loge du premier balcon. Concrètement, cela signifie passer la moitié du spectacle debout, pour voir la scène, et l'autre moitié pliée en deux sous la chaise de son voisin de devant (j'exagère à peine) pour discerner une partie des sous-titres. Autant vous dire que les conditions n'étaient pas idéales ! 

 

L'histoire nous emmène en Gaule, sous l'occupation romaine. Les Gaulois s'insurgent contre le pouvoir de l'Empire, et Norma est leur grande prêtresse druidique. Or, en secret, car elle a ainsi rompu son voeu de chasteté, Norma est l'amante de Pollione, le gouverneur romain, avec lequel elle a eu deux enfants. Mais ce dernier finit par la délaisser pour entretenir une liaison avec  la jeune Adalgisa, également druidesse. C'est la révélation de son infidélité qui va précipiter les événements, lorsque Norma décide de faire pleuvoir sur lui sa vengeance et ordonne le soulèvement du peuple gaulois. Autant vous l'annoncer à l'avance - mais vous vous en doutez probablement - cela va très mal finir...

 

Photo © Vincent PONTET

 

S'il s'est bien trouvé quelques esprits chagrins pour siffler la mise en scène, j'ai pour ma part trouvé que cette transposition moderne avait du sens : au lieu de Gaulois sous occupation romaine, nous avons une terre française sous occupation nazie. Je sais que depuis longtemps ce genre de référence à la seconde guerre mondiale fait un peu tarte à la crème, et que de nombreux metteurs en scène en ont fait un simple objet de provocation, mais dans le cas qui nous occupe, la comparaison m'a semblé tout à fait cohérente. Certes, l'aspect sacré de la transgression est remplacée par la trahison patriote, dès lors, l'histoire d'amour entre Norma et Pollione peut nous apparaître aussi prohibée que dans le contexte antique et la résistance à l'oppresseur tout aussi crédible, surtout vu par le spectateur d'aujourd'hui. Un petit mot également sur le choeur, qui participe pleinement à la mise en scène - chose finalement assez peu courante - et dont on sent que chaque choriste a eu un rôle, une attitude, un élément pour individualiser son personnage dans un ensemble qui s'avère très cinématographique. 

 

En haut de l'affiche de cette Norma, il y a Cecilia Bartoli, que je n'avais jamais vraiment écoutée, mis à part dans son interprétation de Agitata de due venti, de Vivaldi, que je me passe parfois en boucle, et où son agilité vocale est vraiment incroyable. C'était donc la première fois que je l'entendais sur scène. Ce qui m'a tout d'abord surprise, c'est qu'elle interprète Norma, car il me semblait qu'il s'agissait d'un rôle pour soprano, et non pour mezzo. Toutefois, si j'ai bien compris, la partition demande une telle amplitude vocale que la question est plus complexe qu'elle n'y paraît : je ne saurais me prononcer sur la pertinence de ce choix. La seule chose que je peux vous affirmer c'est que cette production m'a touchée, tout simplement. 

 

Photo © Vincent PONTET

 

A vrai dire, cette transposition, qui fait l'économie du volet religieux à proprement parler, renforce le drame patriotique tout comme le le drame intime de Norma. Les enfants qu'elle a eu de Pollione doivent-ils mourir, car ils sont ceux de Rome, ou doivent-ils vivre, car ils sont aussi son propre sang ? Cecilia Bartoli anime cette Norma de toute une palette d'émotions fantastiques, passant de la fureur la plus violente à la tendresse la plus douce, dans le chant autant que dans le jeu. Ses duos avec Adalgisa, interprétée par Rebecca Olvera sont superbes, d'autant que l'inversion des técitures (Norma mezzo et Adalgisa soprano) renforce l'image d'innocence de cette dernière autant que la gravité de Norma. Le Pollione de Norman Reinhardt tour à tour câjoleur ou franchement abject, se fait profondément tendre lors du dernier duo avec Norma, dont la supplique finale est déchirante. 

 

Autant vous dire, même dans des conditions de confort plus qu'altérées, j'ai été très émue par cette Norma, superbe, et très applaudie. Une soirée mémorable, qui compte parmi les plus belles qui m'aient été données de vivre. Et cela vaut bien le mal de dos du lendemain matin ! 

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 5/5

Publié le 20 Mai 2016

De Richard Wagner 

Au théâtre des Champs Elysées

Du 12 au 24 mai 2016

 

Direction musicale : Daniele Gatti 

Mise en scène : Pierre Audi 

 

 

 

 

 

Distribution 

Tristan : Torsten Kerl 

Isolde : Rachel Nicholls 

Brangaine : Michelle Breedt

Le roi Marc : Steven Humes 

Kourvenal : Brett Polegato 

Melot : Andrew Rees

Un berger, un jeune marin : Marc Larcher 

Un timonier : Francis Dudziak 

Orchestre national de France

Choeur de Radio France 

 

Je suis têtue. Comme un troupeau de mulets. Cela me vaut régulièrement de m'enferrer dans mes propres erreurs et d'avoir du mal à entendre les conseils. Appliqué à certains domaines, toutefois, ce défaut n'en est pas forcément un...

 

En ce qui concerne la musique, la littérature et l'art, plus généralement, cet entêtement m'amène régulièrement à me frotter à des oeuvres et des artistes que je n'aime pas. Ou plus exactement que je n'aime pas a priori. Car ce qui m'énerve encore plus que de ne pas aimer une oeuvre que beaucoup apprécient, c'est de ne pas pouvoir dire pourquoi. En d'autres termes, lorsque l'importance d'un artiste est plus ou moins unanimement reconnue, j'ai l'impression que ne pas l'apprécier n'est pas normal, en quelque sorte, et que ce jugement de ma part découle probablement d'une incompréhension manifeste. Alors, un beau jour, je me décide à prendre le taureau par les cornes et à en avoir le coeur net : on peut ne pas aimer un artiste, encore faut-il l'avoir assez approché pour savoir exactement pourquoi.

 

C'est ainsi que je me retrouve, par un bel après-midi de mai devant le théâtre des Champs-Elysées, munie d'un billet pour Tristan et Isolde. C'est la première fois que je vais voir un opéra de Wagner. Car oui, ce pauvre Richard fait partie de ces compositeurs dont j'ai du mal à saisir le génie, et particulièrement lorsqu'il s'agit d'oeuvres vocales. Autant sa musique me semble belle, puissante et mélodique, autant la ligne vocale - que les wagnériens me pardonnent par avance - m'a toujours semblée à plein volume, sans nuances et avec des harmonies presque dissonantes par rapport à celles de l'orchestre. En plus, ses opéras sont interminables - 5h30 avec deux entractes, dans le cas qui nous occupe - et, cerise sur le gâteau - ou petit pois sous le matelas - l'ensemble est en allemand ! Entendez-moi bien :  ne voyez dans mes propos nulle germanophobie primaire, je fais simplement remarquer que, n'étant pas versée dans la langue de Goethe, les opéras de Wagner me sont incompréhensibles par essence. Pire, après de belles et longues voyelles - la base de l'opéra - j'ai développé une aversion sans fondement pour les consonnes qui claquent en fin de vers, détail inutile et futile qui porte pourtant toute sa part de responsabilité dans mon rejet de l'opéra Wagnérien. 

 

Tout cela est bien beau, me direz-vous, mais alors, ce Tristan et Isolde

 

 

Pour mon baptême du feu, je dois avouer qu'à défaut de m'être entièrement réconciliée avec Wagner, j'ai entendu beaucoup de choses très intéressantes. Bien sûr, il y a toujours ces fichues consonnes de fin de phrases auxquelles je n'arrive pas à m'habituer, et les harmonies entre le chant et l'orchestration qui me semblent incompréhensibles. Toutefois, cette représentation a été pour moi l'occasion de lever quelques idées préconçues sur le compositeur, et de constater à quel point un Wagner reste une expérience à part entière. 

 

Tout d'abord, c'est long. Non pas long comme dans ennuyeux, mais long comme dans impressionnant. La performance des chanteurs est à ce titre ce qui m'a le plus étonnée : car au-delà du "coffre" qu'il faut pour chanter avec un accompagnement aussi puissant, la longueur même du spectacle devient en lui-même un défi. Et encore, quand les passages les plus intenses vocalement ne se situent pas carrément au dernier acte - après déjà plus de trois heures de spectacle... Très honnêtement, j'ai été soufflée par les prestations des chanteurs. L'occasion - deuxième préjugé - de me rendre compte qu'effectivement, tout n'est pas toujours à plein volume. J'imagine que c'est par essence le type de voix nécessaire pour chanter Wagner qui donne cette impression, mais après avoir entendu l'acte 3 et le long air de Tristan, on entend bien que c'est à ce moment-là seulement, quand l'intensité dramatique est à son paroxysme, que l'orchestre et le ténor montent vraiment le son. Cette sensation que la musique envahit toute la salle, avec une force et une puissance si énorme qu'on la ressent physiquement est une véritable expérience en soi. 

 

 

La mise en scène de Pierre Audi est extrêmement graphique, presque photographique, chose à laquelle je ne résiste pas, et les déplacements semblent d'autant plus millimétrés qu'avec la longueur des scènes, cela évite aux chanteurs d'avoir l'air d'errer sur le plateau. Avec le risque, parfois confirmé, que ces déplacements semblent mécaniques et non véritablement portés par l'émotion. Par ailleurs - mais c'est sans doute mon côté très opéra italien qui s'exprime ici - il m'a manqué le côté physique de la passion amoureuse. Car à deux exceptions près, et brèves, dans l'intégralité de cette production, Tristan et Yseult ne sont jamais en contact. J'ai du mal à imaginer la passion représentée sans que les personnages ne se prennent la main, se regardent plus intensément, ou s'étreignent. Dit comme ça, c'est un peu caricatural, mais Tristan et Isolde semblent ici se tourner le dos trop souvent, sans même partager la complicité du regard. Cette distance sur le plateau est probablement destinée à symboliser la résistance qu'ils opposent au philtre, mais elle a été pour moi une vraie barrière à l'émotion.

 

Seule exception, la figure du Roi Marc, qui m'a instantanément rivée à l'action. Je ne saurai vous dire exactement ce qui s'est passé musicalement, mais quelque chose, dans la voix, l'interprétation et le jeu sur scène, mais ce roi Marc a su, un moment, créer une émotion que j'ai eu du mal à déceler dans le reste du spectacle. C'est peut-être dû à la voix de basse et à la stature même du chanteur - qui dépassait tout le monde d'une tête - qui créent une présence immédiate, mais c'est le seul personnage pour lequel j'ai réellement ressenti de l'empathie. 

 

 

Vous remarquerez ici que je ne me hasarderai pas à poser une note - bien que tout à fait personnelle - comme je le fais d'ordinaire. Avec Wagner, mes repères ont été chamboulés et je ne me sens pas légitime pour mettre un chiffre sur quelque chose qui est de toutes façons trop nouveau pour moi

 

Avec Tristan et Isolde, je comptais me réconcilier avec Wagner - ou confirmer mon avis négatif sur ce compositeur. Au final, voir un opéra dans son intégralité, avec le confort du surtitrage et l'appui de la mise en scène - très important pour moi qui ai longtemps frayé avec le théâtre - m'a surtout permis de faire tomber quelques a priori. Aujourd'hui, je ne peux toujours pas dire que j'aime Wagner, mais j'ai un peu mieux compris certains éléments. J'entrevois de façon beaucoup plus claire la notion de mélodie continue, par exemple, et j'ai bien compris que non, les opéras de Wagner n'étaient pas toujours à plein volume. Honnêtement, je n'irais pas demain assister à l'intégrale de la Tétralogie, mais je me laisse le temps de digérer cette première expérience, pour peut-être y revenir, dans quelques années, lorsque mon oreille et ma culture musicale me permettront peut-être d'avancer un peu plus dans ma compréhension de ce compositeur. 

 

Promis, un de ces jours, je m'attaque aussi à Picasso !  

Publié le 26 Décembre 2015

 

D'Hector Berlioz

A l'Opéra Bastille

du 5 au 29 décembre 2015

Direction musicale : Philippe Jordan 

Mise en scène : Alvis Hermanis

 

Distribution

Faust : Jonas Kaufmann

Méphistophélès : Bryn Terfel

Marguerite : Sophie Koch 

Brander : Edwin Crossley-Mercer

Voix céleste : Sophie Claisse

Rôle muet et dansé (Stephen Hawkin) : Dominique Mercy 

Orchestre et choeurs de l'Opéra national de Paris, maîtrise des Hauts-de-Seine / Choeur d'enfants de l'Opéra national de Paris 

 

 

Autant vous le dire tout de suite, il m'a fallu m'y reprendre à plusieurs fois avant de réussir à rédiger cet article. En effet, je suis sortie de l'Opéra Bastille tellement déboussolée qu'il m'a coûté de mettre des mots sur cette incompréhension profonde.

 

Comme souvent, j'ai pris mes billets pour la Damnation de Faust sans avoir au préalable jeté un oeil au contenu de l'oeuvre. Hérésie, dirait l'un de mes professeurs de chant, unique chance de faire une première impression, dis-je. Et voyez-vous, pour une première impression, celle-ci aura été mémorable et éprouvante, malheureusement pour de mauvaises raisons : c'est la première fois que j'entendais huer un spectacle, quasiment de bout en bout.

 

Alvis Hermanis a puisé l'inspiration de sa mise en scène dans le projet Mars One - qui emmènera une centaine de volontaires coloniser la planète à l'horizon 2025 - et plongé son Faust désabusé dans l'ambiance d'un voyage spatial sans retour. J'avoue que je n'étais pas vraiment séduite par l'idée au départ, mais vous me connaissez, je ne demandais qu'à être convaincue.

 

Dès les premières minutes, dans le silence le plus complet, on assiste à l'explication du projet Mars One à mesure que s'affichent les noms et les photographies des volontaires, puis à l'arrivée sur scène d'un sosie de Stephen Hawkin, qui philosophe de sa voix électronique. C'est long, et la musique ne s'est pas encore fait entendre. A vrai dire, dès ce moment, j'ai nourri de sérieuses réserves à propos de cette mise en scène car au lieu de se mettre au service de l'oeuvre, elle s'en servait comme prétexte à se valoriser elle-même. Impression qui va malheureusement se confirmer à mesure que se déroule le spectacle.

 

 

Concrètement, je n'ai pas compris le lien entre la mise en scène et l'histoire de Faust. Ou plus exactement, j'ai bien réussi, par moments, à tisser quelques hypothèses entre les deux, mais ces fils étaient bien trop ténus pour que je puisse les juger convaincants. Je ne peux même pas dire que j'ai détesté cette mise en scène, contrairement à ce que j'ai pu entendre d'autres spectateurs. Je peux accepter une vision différente, décalée, voire outrancière ou provocatrice, je peux admettre ne pas être d'accord, mais ici, j'ai eu le sentiment que musique et mise en scène étaient deux éléments sans rapport l'un avec l'autre. Un comble !

 

Visuellement, pourtant, cette mise en scène aurait pu être intéressante car elle ménage parfois des tableaux qui, esthétiquement font leur effet : c'est le cas par exemple du Songe.  Malheureusement, les danseurs mimant des êtres handicapés et des rats de laboratoire - si le peu que j'ai cru comprendre est solide - ne convainquent pas, et déclenchent les huées avant même la fin de la première partie. De même, certains passages comme le moment où le sosie de Stephen Hawking est sanglé dans un gyroscope mettent également mal à l'aise, sans que le parti pris de mise en scène soit compréhensible.

 

 

Il aurait sans doute suffi, pour passer une bonne soirée, que je me contente de me caler au fond de mon siège et de fermer les yeux, car le trio Kauffmann-Koch-Terfel - pour autant que j'aie pu en juger - était excellent, plein de nuances et d'émotion. Les chanteurs semblent tantôt perdus au milieu du plateau vide tantôt noyés dans une mise en scène qui s'acharne à saper leurs efforts pour exister. D'ailleurs, je retenais mon souffle à la fin de chaque air de crainte qu'au lieu d'applaudissements, ils ne reçoivent des huées. Ces dernières, d'ailleurs, visaient surtout les danseurs, et à travers eux, la mise en scène et les chorégraphies plus que leur prestation. Je leur reconnais du courage. Certains diront probablement qu'ils sont tout simplement professionnels et honorent leur contrat, mais monter sur scène tous les soirs en sachant que les huées vont fuser et  faire de son mieux malgré tout, je trouve que c'est tout de même beau. Quelque part, j'avais mal pour eux. 

 

Si vous souhaitez découvrir ce spectacle dans son intégralité - parce que vous voulez vous en faire une idée par vous-même et peut-être nuancer mes propos - sachez qu'il est disponible gratuitement jusqu'au 21 janvier sur Culturebox, juste ici . 

 

Petite remarque : sur cette vidéo, on n'entend pas les huées, soit que la représentation ait été mieux accueillie par le public soit que la bande son ait été modifiée pour ne pas gêner le téléspectateur... je n'ai pas la réponse à cette question. 

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 2/5