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Publié le 9 Décembre 2016

De Morgan Neville 

 

Avec humour, tendresse et émotion, The Music of Strangers nous raconte l’histoire de personnes exceptionnelles de talent, d’humilité et de générosité, des musiciens prodigieux venus du monde entier et rassemblés à l’initiative de Yo-Yo Ma. 


Des plus grandes salles de concert européennes aux camps de réfugiés de Jordanie, des rives du Bosphore aux montagnes chinoises, ces virtuoses unissent leur art et leurs cultures et font la démonstration qu'avec des idées simples et des convictions fortes, on peut changer le monde.

 

 

 

 

Ce documentaire s'intéresse au projet Silk Road Ensemble initié par le violoncelliste Yo-Yo Ma. Le principe : réunir des musiciens du monde entier, avec leurs origines, leur culture et leurs instruments pour créer quelque chose de nouveau. Il ne s'agit donc pas d'abandonner ses traditions musicales, mais de voir ce qui peut arriver lorsque autant d'influences se rencontrent. 

 

Autant vous dire que, dès le début, cette idée m'a intriguée. D'abord parce que l'initiative vient d'un musicien classique, un domaine où il est parfois mal vu de sortir des rails.  Ensuite, parce que je suis persuadée qu'une tradition - musicale ou autre - doit évoluer pour passer d'une génération à l'autre, pour que chacun puisse se l'approprier : c'est ce qui lui donne son sens et la garde vivante : la figer artificiellement revient à la condamner, à terme. Parce qu'une musique traditionnelle ne vit pas par elle-même mais au travers des musiciens qui l'interprètent et des personnes en qui ces musiques trouvent écho. C'est une affaire d'hommes et de femmes avant d'être une théorie culturelle. 

 

 

Au delà du simple mélange des traditions musicales théoriques, The Music of Strangers s'intéresse donc au parcours de plusieurs artistes qui composent ce Silk Road Ensemble : Yo-Yo Ma, violoncelliste américain d'origine chinoise, la galicienne Cristina Pato, joueuse de gaïta, Wu Man, joueuse chinoise de pipa, le clarinettiste syrien Kinan Azmeh, et l'iranien Kayhan Kalhor, joueur de kamancheh.

 

En suivant leurs histoires personnelles, on prend conscience, davantage encore, du fait que les musiciens ne sont pas des artistes "hors sol". Leur musique, même traditionnelle, s'enracine aussi bien dans leur identité culturelle que dans leur parcours personnel. Et leur engagement  découle, non d'une réflexion fumeuse sur l'état du monde, mais d'un ancrage profond dans la réalité. Kinan Azmeh par exemple, s'interroge : y-a-t-il encore du sens, lorsqu'on est syrien aujourd'hui, de jouer de la musique ? Comment cette musique pourrait-elle être d'une quelconque utilité à ceux qui meurent dans le conflit, à ceux qui ont faim ou froid ? Sans chercher une solution universelle et sans moralisme sirupeux, il va, à son niveau, apporter une réponse personnelle à ces questionnements, pour redonner du sens à son art. 

 

 

Derrière les visages de ces artistes, on découvre des histoires personnelles parfois tragiques, souvent complexes. Mais au delà de leur propre destin, se sont des questionnements universels qui se dessinent, trouvant écho dans toutes les cultures qu'ils représentent. Mais ce qui frappe surtout, chez tous, c'est leur attachement viscéral à leur culture, la conscience de s'enraciner dans un pays, sur une terre avec une histoire, une musique, une langue, quelque chose d'unique et de farouche. Paradoxalement, c'est grâce à ce sentiment d'appartenance qu'ils trouvent la stabilité pour s'ouvrir sur le monde et s'enrichir au contact d'autres cultures, sans risque de se perdre. 

 

 

Malgré quelques baisses d'intensité en cours de route, The Music of Strangers s'avère une réflexion sur les aspirations les plus profondes de l'être humain, mais également sur le pouvoir de la musique. Il nous donne à entendre des morceaux d'ensemble à l'énergie explosive et à l'enthousiasme incroyablement communicatif. Ce film montre l'individu comme le collectif en un seul et même élan, avec l'espoir de ces musiciens de représenter, à leur échelle, l'image de d'une paix possible. Un rêve sans doute utopique, mais auquel on a tellement envie de croire avec eux ! 

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 4/5

 

Publié le 16 Juin 2016

De Julio Medem

 

 

Magda est institutrice et mère d’un petit garçon de 10 ans. Elle a du mal à faire face à la perte de son emploi et le départ de son mari. Mais lorsqu’on lui diagnostique un cancer du sein, plutôt que de se laisser abattre, elle décide de vivre pleinement chaque instant. Elle profite de son fils, de son médecin bienveillant et d’un homme qu’elle vient à peine de rencontrer. De son combat contre la maladie va naître une grande histoire d’amour entre tous ces personnages.

 

 

 

 

 

Vous le savez peut-être si vous suivez ces articles depuis quelque temps : j'ai du mal à résister à ce qui est espagnol. Pourtant je fréquente finalement assez peu le cinéma ibère, et ces dernières années, je peux seulement admettre avoir vu Blancanieves, ou le plus récent La isla Mínima. A ma décharge, les oeuvres qui arrivent sur nos écrans sont plutôt rares, si l'on excepte celles d'Almodóvar. C'est donc avec un immense plaisir que j'ai répondu présente à l'invitation de l'association Espagnolas en París, réunissant des passionnés du 7e art espagnol, qui me proposait de découvrir Ma Ma

 

Pour les non-hispanophones, une précision s'impose : dans la langue de Cervantès, la double syllabe Ma Ma évoque d'abord la maman (Mamá) mais également le nom du cancer du sein (cáncer de mama), une dualité sémantique sur laquelle repose tout le film. En effet, autour du personnage de Magda et de sa maladie, c'est l'inconditionnalité et la force de l'amour maternel qui sont au coeur de ce bouleversant récit. 

 

 

J'emploie, à dessein,  le mot bouleversant, car il est rare que je me laisse aller - qui plus est en public - à laisser échapper quelques larmes. Il est incroyablement émouvant de ressentir peu à peu l'intensité du drame qui se noue, et la force peu commune de ce personnage qui décide - presque littéralement - de continuer à vivre et à être heureuse. Perdre espoir serait mourir par anticipation. 

 

Finalement, ce sont les personnages autour de Magda qui finissent par porter le poids du drame : son fils, dont elle refuse de briser l'innocence, son compagnon, déjà accablé par le deuil, et son médecin, décontenancé par l'énergie peu commune de la jeune femme. Ce sont eux qui évoquent la fin, alors que Magda voit tout le bonheur et l'amour qui lui restent encore à donner et à recevoir. Peu à peu, sa vitalité devient contagieuse si bien que tout son entourage en est atteint, et il semble alors qu'un miracle soit possible.

 

 

Penelope Cruz, lumineuse, donne vie à toute la passion de Magda, auquel elle rend le plus bel hommage qui soit. Le reste du casting réuni par Julio Medem est lui aussi superbement poignant et juste sans que jamais l'unité de l'ensemble ne soit mis en péril par le jeu individuel. Le montage, quant à lui, permet de renforcer l'intensité dramatique par une mise en parallèle de scènes en réalité successives, et de matérialiser l'avancée de la maladie. 

 

Un formidable ode à l'amour et à la vie, un film très expansif, et en cela, très latin dans son esprit. D'ailleurs, il semblera probablement "too much" à un certain goût français pour l'intériorité et la sobriété, mais, pour ma part, je l'ai trouvé profondément émouvant. Penelope Cruz affirmait qu'il allait simplement donner envie aux spectateurs de rentrer chez eux pour serrer dans leurs bras les êtres qui leurs sont chers. 

Je confirme. 

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 5/5

 

Une bouleversante ode à l'amour et à la vie.... 

 

A noter :

Du 15 au 21 juin, l'association Espagnolas en París organise au Majestic de Passy  la 9e édition du festival Dífferent ! L'autre cinéma espagnol. Cet évènement annuel permet de promouvoir le cinéma d'auteur espagnol au travers de projections et de rencontres. 

 

Publié le 15 Juin 2015

D'Alberto Rodriguez

 

 

Deux flics que tout oppose, dans l'Espagne post-franquiste des années 1980, sont envoyés dans une petite ville d'Andalousie  pour enquêter sur l'assassinat sauvage de deux adolescentes pendant les fêtes locales. Au coeur des marécages de cette région encore ancrée dans le passé, parfois jusqu'à l'absurde et où règne la loi du silence, ils vont devoir surmonter leurs différences pour démasquer le tueur.

 

 

 

 

 

Que voulez-vous ? Je ne sais pas résister à ce qui est espagnol : c'est donc avec une grande joie et malgré une semaine aux soirées déraisonnablement remplies que je suis allée découvrir La Isla Minima. Non content de venir du pays de Cervantes, cher à mon coeur, ce film arrive sur nos écrans auréolé de 10 Goya - l'équivalent de nos César, ce qui constitue une raison - a priori - supplémentaire de s'y intéresser !

 

Nous voilà donc plongés dans les années 80, celles de la transition démocratique, dans une Espagne marquée par la tradition où l'armée et l'église sont encore très puissantes. C'est au fin fond de l'Andalousie que deux policiers sont missionnés pour enquêter sur la disparition de plusieurs jeunes femmes. Un scénario franchement classique : un vieux briscard au passé trouble et un jeune idéaliste forcés de travailler ensemble pour résoudre une enquête, voilà qui n'est pas nouveau.

 

En réalité, cette trame usée mille fois au cinéma est surtout l'occasion pour le réalisateur de brosser le portrait d'un pays aux structures traditionnelles et rigides, peu à peu ébranlées. Une Espagne en pleine mutation où les jeunes femmes espèrent s'émanciper par le travail et où les grèves éclatent. Avec des dialogues limités à leur essence, et des hommes peu enclins à s'épancher sur leurs sentiments, les acteurs parviennent cependant à faire vivre ces personnages de façon crédible, avec leur part d'ombre et les tiraillements de leur conscience. Chaque mot revêt alors une importance particulière, renforçant l'idée d'une terre rude et misérable, aux méandres boueux - et pourtant si belle vue du ciel - où il ne reste aux hommes que leur dignité. En cette époque de changements, les limites entre le bien et le mal deviennent imprécises : la fin justifie-t-elle les moyens ? 

 

Il m'a pourtant été très difficile de m'attacher à des personnages si distants, d'autant que certains éléments s'y rattachant sont restés un mystère pour moi - peut-être des symboles dont je n'ai pas saisi la portée ? Enfin, l'action souffre parfois d'un manque de crédibilité : comment les policiers peuvent-ils mener des filatures aussi sérrées, dans un environnement aussi désert, où tout le monde se connaît, et sans se faire repérer ? 

 

Si le film est tout à fait honorable, et réserve même humainement quelques beaux moments, il n'est cependant pas - à mon sens - le chef d'oeuvre auquel on aurait pu s'attendre au vu de son palmarès. Son originalité réside entièrement dans son ancrage au sein d'une période charnière de l'histoire espagnole : pour certains spectateurs, ce fait justifiera à lui seul le déplacement, pour les autres, probablement pas. 

 

Publié le 16 Novembre 2013

D'Amin Maalouf

aux éditions du livre de poche

 

Cette autobiographie imaginaire part d'une histoire vraie. En 1518,un ambassadeur maghrébin, revenant d'un pèlerinage à La Mecque, est capturé par des pirates siciliens, qui l'offrent en cadeau à Léon X, le grand pape de la Renaissance. Ce voyageur s'appelait Hassan al-Wazzan. Il devint le géographe Jean-Léon de Médicis, dit Léon l'Africain. Sa vie, faite de passions, de dangers et d'honneurs, et que ponctuent les grands événements de son temps, est fascinante : il se trouvait à Grenade pendant la Reconquista, d'où, avec sa famille, il a dû fuir l'Inquisition, en Égypte lors de sa conquête par les Ottomans, en Afrique noire à l'apogée de l'empire de l'Askia Mohamed Touré, enfin à Rome aux plus belles heures de la Renaissance, ainsi qu'au moment du sac de la ville par les soldats de Charles Quint. Homme d'Orient et d'Occident, homme d'Afrique et d'Europe, on pouvait difficilement trouver dans l'histoire personnage dont la vie corresponde davantage à l'époque étonnante que fut le XVIe siècle.

 

 

Après Samarcande il y a longtemps, voici le deuxième roman d'Amin Maalouf que je découvre. Roman d'aventure ou autobiographie imaginaire, comme le présente l'éditeur, cet ouvrage nous entraîne cette fois-ci encore à la découverte d'un personnage historique étonnant, à la vie mouvementée, qui a connu les nombreux bouleversements de son siècle : Hassan al-Wazzan, dit Léon l'Africain.

 

Un ouvrage intéressant tant pour son côté historique que comme récit de voyage. Il dresse le portrait d'un personnage, mais également de toute son époque, permettant au lecteur de découvrir des villes et des peuples différents, depuis les paysages de l'Andalousie jusqu'à ceux d'Afrique noire. Il y partage avec le voyageur sa crainte de la nature, généreuse ou hostile mais également des brigands ou des grands seigneurs dont la générosité n'a d'égale que la cruauté. Autant de paradoxes qui nourrissent un récit à l'écriture simple s'effaçant devant son propos.

 

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           catégorie "prénom"

 

J’avais ton âge, mon fils, et plus jamais je n’ai revu Grenade. Dieu n’a pas voulu que mon destin s’écrive tout entier en un seul livre, mais qu’il se déroule, vague après vague, au rythme des mers. À chaque traversée, il m’a délesté d’un avenir pour m ‘en prodiguer un autre ; sur chaque nouveau rivage, il a rattaché à mon nom celui d’une patrie délaissée.
D’Almeria à Melilla, en une journée et une nuit, mon existence a chaviré. La mer était clémente pourtant, et le vent docile, mais c’est dans le cœur des miens que grossissait la tempête.
Hamed le délivreur avait bien fait les choses, Dieu lui pardonne. Quand la côte d’Andalousie ne fut plus derrière nous qu’un mince filet de remords, une femme accourut vers notre coin de fuste, enjambant allègrement bagages et voyageurs. Sa démarche enjouée seyait mal à son accoutrement, des voiles si sombres, si épais, que nous aurions tous eu du mal à la reconnaître si Mariam n’avait été dans ses bras.
Les seuls cris de joie furent les miens et ceux de ma sœur. Mohamed et Warda étaient pétrifiés par l’émotion, ainsi que par les cent regards qui les assiégeaient. Quant à Salma, elle me serra un peu plus fort contre sa poitrine. À sa respiration retenue, à quelques soupirs échappés, je compris qu’elle souffrait. Ses larmes coulaient sans doute à l’abri de son voile, et ce n’était pas sans raison, puisque la passion débridée de mon père allait bientôt nous mener tous au bord de la déchéance .

Publié le 31 Août 2013

De Giuseppe Verdi

Direction musicale : Carlo Rizzi

Mise en scène : Elijah Moshinsky

 

 

Distribution :

Manrico : José Cura

Le comte : Dmitri Hvorostovsky

Leonora : Verónica Villarroel

Azucena : Yvonne Naef

Ferrando : Tomas Tomasson

Ines : Gweneth-Ann Jeffers

Ruiz : Edgaras Montvidas

Old Gypsy : Thomas Barnard

 

 

 

Pour continuer dans ma découverte des opéra de Verdi, je me suis organisée une rencontre avec Il trovatore. J'en avais, comme souvent, déjà entendu quelques airs et cru comprendre que l'intrigue, sur un sujet espagnol, faisait à part belle à de nombreuses coïncidences, plus pratiques dramatiquement que réellement crédibles. Peu importe : l'opéra, comme toute une part du théâtre, est plein de ces invraisemblances. Passons donc outre, et laissons-nous porter par les airs magnifiques de ce troubadour-ci.

 

J'ai été immédiatement sensible à l'impression générale qui se dégageait de cette production : les costumes et les décors y sont sans doute pour quelque chose. En effet, au milieu de cadres immenses, le metteur en scène parvient, par le jeu des lumières, à créer une grande intimité, propice à révéler l'humain au coeur des personnages. Les chanteurs, qui m'étaient inconnus, incarnent les acteurs de ce drame avec conviction, et, si je ne peux me permettre d'évaluer raisonnablement les qualités vocales, je peux simplement affirmer que l'ensemble m'a paru superbe. J'ai vraiment apprécié cet opéra, dont les airs m'ont touché par leur douceur ou leur fougue. Tout ce que j'aime dans cet art, finalement !

Publié le 25 Janvier 2013

blancanieves.jpgDe Pablo Berger

 

Sud de l’Espagne, dans les années 20. Carmen est une belle jeune fille dont l’enfance a été hantée par une belle-mère acariâtre. Fuyant un passé dont elle n’a plus mémoire, Carmen va faire une rencontre insolite : une troupe ambulante de nains toreros qui va l’adopter et lui donner le surnom de "Blancanieves". C’est le début d’une aventure qui va conduire Carmen/Blancanieves vers elle-même, vers son passé, et surtout vers un destin à nul autre semblable…

 

 

Il semblerait que le succès de The Artist permette aujourd'hui au spectateur de redécouvrir qu'il est possible de renouer avec l'émerveillement du cinéma des débuts.

 

Sans doute la présence de la corrida dans ce film en rebutera-t-elle certains ? Vous savez que je ne souhaite pas créer de polémique sur ce blog, je connais les sensibilités sur ce sujet, dans un camp comme dans l'autre.  Cependant, je pense qu'il serait dommage de bouder ce film pour cette raison, car la corrida y est surtout présente comme élément dramatique pour sa symbolique forte, son rôle psychologique dans le déroulement de l'histoire et son aspect socio-culturel. Au risque de gâcher le suspense, rassurez-vous, il n'y aura pas de mise à mort dans ce film.

 

Visuellement, ce qu'il y a de plus impressionnant et de plus magique, c'est que tous les plans pourraient être des photos d'Art : le cadrage, la qualité de la lumière, la texture de l'image, l'expressivité. Tout est splendide. Pas d'effets spéciaux, peu de dialogues. Il y a bien un peu de musique pour lui donner un supplément d'âme, mais cette histoire est contenue tout entière dans le regard de ses interprètes.

 

A ce titre, les acteurs sont tous vraiment fabuleux, sachant être expressifs sans verser dans le surjeu. Mais si le père et la vénéneuse belle-mère sont au-delà de la perfection, la jeune Carmen irradie littéralement : un sourire généreux, spontané, un regard intense, une beauté lumineuse.

 

Vous l'aurez compris, je suis conquise par l'aspect visuel de ce film mais davantage encore par ce qui s'en dégage, car il est vraiment espagnol jusqu'au bout des ongles : dans son esprit de fête, dans la sincérité des rires, par ses aspects les plus outranciers même. Malgré la différence d'époque et de contexte, j'y ai retrouvé l'Espagne telle que je m'en souviens, telle que je l'ai ressentie, enfant, lors de moments de fête, de joie collective, mais également de gravité digne. Un souvenir qui n'est  bien évidemment pas étranger au regard que je porte sur cette oeuvre. Mais comment, au-delà de sa beauté formelle,  pourrais-je la dissocier de son impact émotionnel ?

 

Puissant, magnifique, émouvant, les mots me manquent pour qualifier au mieux ce film : Le cinéma est bien un art. En voici selon moi la preuve.

Publié le 20 Août 2011

carmen-saura-flamenco.jpgDe Carlos Saura

 

 

Voici la naissance d'une passion entre deux danseurs. Répèteront-ils la tragédie de Carmen ? Du sang et du flamenco, et une adaptation du classique de Mérimée réalisée en étroite collaboration avec le danseur Antonio Gades.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je suis une grande admiratrice du travail de Carlos Saura, particulièrement lorsqu'il porte sur la musique et la danse. Déjà, avec Salomé, j'avais beaucoup aimé cette mise en abyme du spectacle. Ici, l'histoire de Carmen (celle de Mérimée), se confond avec celle de la jeune femme choisie pour l'incarner.

 

J'ignore tout de la technique même du flamenco, mais j'apprécie tout particulièrement le côté très brut de cette danse, cette fougue qui va bien au delà de la simple technique, l'expression de pulsions violentes. A ce titre, la scène de la bagarre dans la manufacture de tabac est proprement fabuleuse. La comédienne et danseuse Laura del Sol, qui incarne Carmen, a une présence sur scène incroyable,et un regard d'une intensité peu commune. Ce film, qui date pourtant de 1986, demeure un hymne au flamenco tel que j'en ai rarement vu.

Publié le 14 Mars 2011

ella-es-el-matador.jpgDe Gemma Cubero et Celeste Carrasco

 

"Ella es el Matador" est un documentaire qui raconte à la première personne les expériences de deux femmes qui ont choisi la profession de "matador" de taureaux. Eva Florencia, une jeune femme qui a fugué d'Italie pour poursuivre ce rêve, et Maripaz Vega, la seule femme matador actuellement en activité, qui, bien qu'elle réussisse en Amérique du Sud, rencontre encore des difficultés à exercer sa profession en Espagne.  Transgressant les rôle sociaux et les différentes interdictions légales qui ont émaillé l'histoire d'Espagne, les protagonistes du documentaire dévoilent les réussites et les obstacles qu'on rencontre à s'aventurer dans un monde exclusivement masculin. Le documentaire explore la fascination des protagonistes pour la mystique de la corrida et les contradictions de cette tradition ancestrale. 

 

D'emblée, je ne verserai pas dans la polémique sur la corrida. Chacun a son avis sur la question et il est clair que je ne règlerai pas le problème dans ce post. Tâchons donc d'être neutre dans ce débat autant que faire se peut. Disons donc tout simplement que ce documentaire raconte la vie des femmes qui ont choisi ce métier, profondément masculin, tant dans l'arène que dans ses instances dirigeantes. Le fait qu'il s'agisse de corrida est finalement presque accessoire. Il s'agit pour ces femmes d'une passion dévorante qui ne connaît pas de limites, ni de sexe, ni de nationalité. Les "toros" sont leur vie, un point c'est tout et il pourrait aussi bien s'agir du théâtre, de la danse, de l'écriture, ou d'un sport quelconque. Elles poursuivent leur rêve, et celui-ci, c'est d'être dans l'arène, de toréer et d'être reconnues pour ce qu'elles font. Mais être femme dans un domaine dirigé par des hommes et marqué historiquement est loin d'être facile. Ce documentaire est touchant, car on suit ces femmes dans leurs espoirs, leur désillusions et un petit point sur la femme dans l'histoire de la tauromachie est également édifiant.


Bien sûr, j'imagine qu'un spectateur farouchement opposé à la tauromachie n'aimera pas du tout ce documentaire, mais je pense qu'il faut regarder au-delà de cette tradition controversée pour voir simplement une réflexion sur la place des femmes dans la société espagnole. Bien sûr, le fait qu'il s'agisse d'un univers particulier caricature davantage les attitudes, mais je crois que le fond de la question est à peu près le même (mais peut-être mes camarades espagnols me démentiront-ils ?).

Un documentaire intéressant et touchant.

Publié le 6 Septembre 2010

gifles au vinaigreDe Tony Cartano

aux éditions Albin Michel

 

"Faire d'un père l'objet d'une fiction n'est pas un sacrilège, surtout si l'on considère qu'il fut un être d'illusion, entièrement façonné par l'utopie." Février 1939. Franco a gagné. Les armées républicaines se replient sur le frontière française. A. fuit avec ses troupes villes et villages dévastés. Il laisse derrière lui son passé et ses faits d'armes : femme et enfant, la bataille de Teruel et la traversée de l'Ebre. Mêlant l'histoire trouble de la guerre civile espagnole, visions hallucinées du siècle et souvenirs d'enfance interdits et imaginaires, son fils tente, des années plus tard, de reconstituer la trajectoire de cet homme dont il ignore presque tout. Et, à travers la réécriture de cette histoire vécue ou fantasmée, c'est le mystère de la littérature qu'explore le romancier Tony Cartano, dans un récit aussi ambitieux que personnel.



Ce qui m'a tout d'abord attiré dans cet ouvrage, c'est cette allusion à la guerre d'Espagne. Enfant, lors de mon séjour espagnol, un enseignant nous avait demandé un travail sur nos (arrière) grands-parents qui avaient vécu la guerre et les anecdotes qu'ils nous avaient transmises. Agée d'une dizaine d'années à l'époque, je n'avais pas vraiment réalisé que mes camarades espagnols n'évoquaient pas la même guerre que moi. Je pensais 39-45, eux évoquaient la guerre civile de 36-39. Le souvenir de ce travail m'est revenu par hasard il y a peu, et cette prise de conscience tardive avec.

Le choix de cet ouvrage s'est donc tout d'abord fait sur ce thème. Quand au texte, slalomant entre la tentative de biographie et l'introspection littéraire, il m'a parfois déplu dans ce deuxième aspect. Que le personnage parte à la recherche de la vie de son père, de ce passé en partie tabou qu'il veut comprendre, de cette culture gommée, était selon moi, très intéressant bien que son cheminement soit relativement classique. En les commentaires que l'écrivain rajoute sur sa réflexion en tant qu'auteur ou sur la manière dont on peut traiter un personnage lorsqu'il est seulement en partie fictif, ou encore sur l'utilisation du temps, toutes ces réflexions auraient, selon moi, davantage trouvé leur place dans un essai, voire en occupant un chapitre entier à eux seuls, hors du texte. Intégrés au texte, ces commentaires m'ont déplu.


Un bémol qui ne gâche cependant pas complètement l'ouvrage tant on sent une vraie tendresse pour ce père que l'auteur cherche à comprendre et dont il tente, morceau par morceau, de reconstituer l'histoire. Documents officiels, bribes de conversation sont assemblés, puis l'auteur les lie entre eux et comble les espaces vides au moyen du roman. Ainsi, ce personnage réel se mue en personnage de fiction, si bien que l'on ne distingue plus le vrai du faux. Et le temps appliqué à l'ouvrage, partagé entre passé et présent, allant parfois à rebours, est bien celui de la fiction. 

 

Merci à blog-o-book de m'avoir fait découvrir cet ouvrage !

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« Roberto, amène-toi. Viens voir. »
Adossé contre le pneu de la camionnette, encapuchonné sous sa couverture de campagne, le canonnier s'était assoupi une heure ou deux, se jurant bien que le brouillard et le froid nocturne ne le tueraient pas. Avec ses vingt-cinq ans et sa solide carrure d'avant-centre du club de football de Gérone, Roberto ne craignait rien plus que l'obscurité glacée, trompeuse, qui donne l'illusion du repos salvateur mais qui, en réalité, s'apprête à vous saisir aux poumons et à vous liquéfier de l'intérieur.
Le sifflement des balles, la violence des escarmouches, ça ne lui faisait pas peur. Du moment qu'il avait décidé d'affronter le danger. Le plus dur, c'était le reste : tout ce qui rampait, sournois, le sommeil abruti, les poux de la tignasse et du pli des couilles – le désespoir. Depuis trente et un mois, il avait tout donné de sa vie à la guerre. Mieux qu'un entraînement permanent.
A. secoua le corps tétanisé de son compagnon qui s'ébroua.
« Que se passe-t-il ? Les Navarrais attaquent ? »
A. avait assuré son tour de garde, le dernier de la nuit, assisté de Jordi et Anselmo, ses deux meilleurs tireurs. Ils avaient ensemble grillé deux ou trois cigarettes roulées avec le peu de tabac qu'il leur restait et marché de long en large sans arrêt pour oublier leurs ampoules aux pieds et leurs doigts gourds. Pour surveiller aussi la petite route en contrebas du tertre où la quinzaine d'hommes demeurés sous les ordres de A. avaient trouvé refuge derrière un rideau de bouleaux. Le jour était loin de se lever encore. De toute façon, avec le grésil qui ne s'était pas arrêté de la nuit, la visibilité aurait été limitée, peut-être même opaque jusqu'à la route distante d'à peine deux cents mètres. Ce qui avait attiré l'attention de A., sur le coup de cinq heures, c'était comme un vaste murmure sorti du néant, une vague de mugissements de plus en plus lourds, inquiétants, le halètement sauvage d'un immense troupeau prisonnier d'une nature hostile, un univers en délabrement.
A. décida d'envoyer Jordi en reconnaissance. D'où venait ce vacarme ? Il fallait en avoir le cœur net. Pourtant, à cet instant, c'était plutôt son estomac creux qui préoccupait le commissaire délégué à la 5e batterie de DCA, groupe 2. Depuis plusieurs jours, on avait commencé à compter et réduire les rations alimentaires.