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Publié le 13 Avril 2017

De Stéphane De Freitas et Ladj Ly

 

Chaque année à l’Université de Saint-Denis se déroule le concours "Eloquentia", qui vise à élire « le meilleur orateur du 93 ». Des étudiants de cette université issus de tout cursus, décident d'y participer et s'y préparent grâce à des professionnels (avocats, slameurs, metteurs en scène...) qui leur enseignent le difficile exercice de la prise de parole en public. Au fil des semaines, ils vont apprendre les ressorts subtils de la rhétorique, et vont s’affirmer, se révéler aux autres, et surtout à eux-mêmes. Munis de ces armes, Leïla, Elhadj, Eddy et les autres, s’affrontent et tentent de remporter ce concours pour devenir « le meilleur orateur du 93 »

 

 

Sortir un film en salles après son passage à la télévision, voilà qui n'est pas banal ! Assurément, il fallait que ce documentaire soit d'un intérêt tout particulier pour prendre ainsi à rebours la chronologie des médias. Mais de quoi s'agit-il ? De suivre pendant six semaines un groupe d'étudiants qui préparent le concours Eloquentia, récompensant chaque année depuis 2014 le meilleur orateur de Seine Saint-Denis. 

 

Au-delà de cet amour de la parole, qu'il partagent, c'est surtout un fabuleux défi que se lancent ces jeunes : celui d'oser. Oser défendre ce qui leur tient le plus à coeur, oser surmonter leurs propres appréhensions, oser prendre la parole et s'exposer au regard des autres pour mieux tenter de les convaincre.

 

 

Loin de l'image de la banlieue des quartiers qui colle à la peau du 93, le film s'attache à montrer la diversité des situations et des points de vue sur le monde : des filles, des garçons, avec leurs origines, leur vécu, leurs blessures, mais aussi leurs joies, leurs combats, leurs convictions. L'un vient des cités, l'autre a connu la rue, un autre encore vit dans le 93 rural, et parcourt à pied matin et soir les 10 kilomètres qui séparent son domicile de la gare, pour se rendre à l'Université. Ce qui frappe quelle que soit la situation, c'est l'énergie incroyable qui se dégage de ce groupe, cette envie partagée de se battre pour réussir, de franchir par leur volonté, mais également leur travail, tous les obstacles qui se présenteront à eux. 

 

Peu à peu, le spectateur les voit progresser, dépasser leur timidité, leurs craintes, leurs propres limites, poussés par des intervenants qui vont les aider à appréhender, en à peine quelques semaines, tous les aspects liés à l'éloquence : le texte et l'argumentation, bien sûr, mais également la voix, le souffle, le jeu, et la gestuelle. Ce sont un avocat, un poète, un coach vocal, et une professeur de théâtre, qui vont les accompagner pour les aider à repousser leurs limites, quitte à les secouer parfois pour les forcer - parfois malgré eux - à sortir de leur zone de confort.

 

 

Le résultat est très émouvant. Voir peu à peu ces jeunes orateurs s'ouvrir, se confier, au risque parfois de s'exposer à coeur ouvert, demeure profondément touchant de sincérité. Un documentaire sur le pouvoir de la parole - arme, bouclier ou moyen d'expression - mais pas seulement : c'est également une démonstration incroyablement éloquent sur le pouvoir de la force de caractère et du travail.  

 

Ce qui frappe, c'est la manière dont chacun d'entre eux semble être ressorti plus mûr de cette expérience. Parce qu'ils ont progressé, en repoussant leur propres limites, et pris conscience de leur potentiel. On les sent plus forts, plus confiants en eux-mêmes, et résolus à prendre l'avenir à bras-le-corps.

 

 

C'est peut-être bien ce message, viscéralement positif, qui m'a le plus touché : cette idée que l'on a tous un potentiel inexploité à découvrir, à développer, capable de se révéler à la lueur de nouvelles expériences ... à condition d'avoir le courage de s'en saisir. Une bouffée d'optimisme qui fait un bien fou dans la sinistrose ambiante ! 

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 4,5/5 

 

Publié le 5 Avril 2017

 

De Giuseppe Verdi 

Au Bayerische Staatsoper de Munich 

Enregistré en 2014, retransmis via UGC Viva l'Opéra

 

Direction musicale : Asher Fisch 

Mise en scène : Martin Kušej

 

Distribution 

Don Alvaro : Jonas Kaufmann

Donna Leonora : Anja Harteros 

Don Carlo di Vargas : Ludovic Tézier 

Le Marquis de Calatrava / Padre Guadiano : Vitalij Kowaljow 

Preciosilla : Nadia Krasteva 

Fra Melitone : Renato Girolami

 

Il est des oeuvres aux rebondissements si dramatiques, aux coïncidences si improbables, qu'il faut la volonté ferme d'y croire. La Force du Destin est ce celles-là : la chute d'un pistolet dont le coup devient mortel, la rencontre fortuite d'un fils en quête de vengeance et de l'assassin sur une terre étrangère, et enfin les deux amants maudits choisissant, sans le savoir, de se retirer du monde dans le même monastère : c'est bien uniquement la force du destin qui peut conduire à tant de coïncidences ! 

 

 

Dans mon panthéon personnel, Verdi est à la musique ce que Shakespeare et Victor Hugo - mes chers Will et Totor - sont au théâtre et à la littérature. Autant dire que déjà, je partais du bon pied ! Sans compter que côté distribution, cette production laissait imaginer par avance un feu d'artifice autant vocal que scénique, avec le quatuor Anja Harteros, Jonas Kaufmann, Ludovic Tézier et Vitalij Kowaljow.

 

La mise en scène de Martin Kušej, dont je n'avais jamais vu le travail, étonne par quelques visions très modernes, notamment les images de la guerre, et le mélange des points de vue. En une même image, le plateau peut sembler vu de côté autant de que dessus, ce qui traduit autant le chaos de la guerre que celui, émotionnel, des personnages. Une volonté esthétique qu'on appréciera ou non, mais qui m'a semblé plutôt intéressante au niveau visuel et symbolique. 

 

 

Et, incontestablement, l'ensemble valait le détour ! La musique de Verdi est fabuleuse, les interprètes lui insufflent une émotion incroyable. Résultat : On y croit ! La mise en scène semble millimétrée, cherchant du sens dans chaque geste, dans chaque regard, qu'il s'agisse des interprètes principaux ou des autres artistes présents sur le plateau. Une précision particulièrement appréciable, car elle renforce la crédibilité des personnages : l'histoire a beau être difficilement plausible, si les personnages et leurs émotions ont l'air vraies, le reste suit. 

 

Le personnage d'Alvaro, cheveux longs, un peu voyou, s'oppose à la riche, pieuse et très rigide famille de Leonora. J'aime beaucoup la façon dont cette caractérisation donne d'emblée une vision des personnages qui permet de mesurer, du premier coup d'oeil, l'abîme qui les sépare, avant même que la malchance, ou plutôt le destin, ne s'en mêle. Le metteur en scène a également choisi de confier le personnage du marquis et du père supérieur au même interprète, renforcant ainsi sa force symbolique. Une imagination dont il a toutefois manqué pour Preciozilla, personnage qui semble ici se complaire dans la vulgarité, dénué d'épaisseur a tel point que l'on se demande à quoi il sert. 

 

 

La musique est sublime. L'interprétation vocale, la partition de Verdi, bien sûr, mais également très probablement la direction d'orchestre, élément sur lequel j'ai encore un avis très instinctif et que je serai bien en peine de vous préciser. Il y a de l'émotion, des coups de tonnerre, des envolées lyriques... c'est beau, tout simplement. J'en suis ressortie les larmes aux yeux.

 

J'étais assez dubitative sur le fait d'aller voir un opéra pré-enregistré, tant je m'étais habituée, même au cinéma, au frisson du direct, à l'incertitude qui en découle, et à cette sensation de mise en danger que l'on y ressent, presque comme dans la salle de spectacle. Mais tout l'intérêt du grand écran et de la qualité de son est là : même sans la tension du direct, ce qui se passe sur scène parvient à nous happer et prendre au tripes. Je suis ressortie en me disant que j'aurais adoré être dans la salle, à Munich, il y a trois ans, quand cette production a été captée. Et puis, à la réflexion, je me suis dit que l'émotion était tellement belle que finalement, j'y étais un peu, le temps d'une soirée. 

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 4,5/5 

 

Publié le 16 Février 2017

De Stephan Streker

Sortie le 22 février 

 

Zahira, belgo-pakistanaise de dix-huit ans, est très proche de chacun des membres de sa famille jusqu’au jour où on lui impose un mariage traditionnel. Ecartelée entre les exigences de ses parents, son mode de vie occidental et ses aspirations de liberté, la jeune fille compte sur l’aide de son grand frère et confident, Amir.

 

 

 

 

 

 

Après Tempête de Sable, il y a quelques semaines, voici un second film qui s'interroge sur le poids de la tradition. Zahira est issue d'une famille pakistanaise qui vit en Belgique, et mène la vie d'une fille de son âge, entre le lycée et les sorties entre amis. Et puis, elle tombe enceinte. Dès lors, la pression familiale va se faire plus pesante, et l'étau de la tradition peu à peu se refermer sur elle. Elle est contrainte d'avorter : tant que rien ne se sait hors famille, l'honneur reste sauf. 

 

Mais pour éviter tout nouveau dérapage, ses parents entreprennent alors de la marier. Se voulant progressistes, ils lui offrent la possibilité de choisir entre trois hommes qu'ils ont soigneusement sélectionnés, et avec lesquels elle aura le droit de parler, chose inconcevable à leur époque. Zahira s'y refuse. Et plus elle se débat, plus la pression s'intensifie, inexorablement. 

 

 

Ce qui frappe, ici, c'est à quel point l'amour viscéral entre les membres de cette famille n'empêche pas les pressions internes. Mieux, c'est cet amour qui finit par forcer chacun à garder la place assignée par la tradition. Un quelconque manquement à cette dernière jetterait l'opprobre sur toute la famille, qui perdrait la face devant toute la communauté, et en serait exclue. Comment être libre quand le malheur de toute une famille peut découler de la moindre incartade ? Du refus de se marier à un homme imposé ? Quand le choc pourrait être fatal à un père ou une mère à la santé fragile ? Quand ce geste pourrait interdire à un frère et à une soeur le droit de fonder un jour une famille ? Peut-on être heureux en brisant sa propre famille, et en se condamnant à ne plus jamais les revoir ? Peut-on sacrifier les autres au nom de sa propre liberté ? 

 

Entre aspirations individuelle et devoir, Stephan Streker nous plonge au coeur d'un drame qui n'est pas sans rappeler les tragédies antiques ou classiques. Et ce n'est sans doute pas un hasard si la jeune Zahira, au lycée, déclame Antigone. C'est une histoire de famille, d'honneur, de devoir, quelque chose de viscéral et d'insoluble. La relation très forte qu'entretient Zahira avec son frère, qui tente de jouer les médiateurs, est à ce titre très intéressante. 

 

 

Comme dans les tragédies classiques, il n'est ici pas de personnage qui soit malveillant par essence, bien au contraire. C'est le tiraillement entre leurs aspirations personnelles, leur amour filial, paternel, fraternel, et les conventions sociales qui les poussent à agir comme ils le font. Le réalisateur fait ici le choix judicieux de ne porter aucun jugement sur les personnages, qui se débattent comme ils le peuvent chacun avec leurs raisons. Un beau film, infiniment triste, dont le dénouement fait l'effet d'un coup de poing. Et croyez-moi, je n'aime pas galvauder l'expression. Une interrogation terrible et probablement nécessaire sur les sociétés traditionnelles dans leur rapport au monde moderne. 

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 4/5

Publié le 15 Février 2017

De Damien Chazelle

 

Au cœur de Los Angeles, une actrice en devenir prénommée Mia sert des cafés entre deux auditions. 
De son côté, Sebastian, passionné de jazz, joue du piano dans des clubs miteux pour assurer sa subsistance. 
Tous deux sont bien loin de la vie rêvée à laquelle ils aspirent…
Le destin va réunir ces doux rêveurs, mais leur coup de foudre résistera-t-il aux tentations, aux déceptions, et à la vie trépidante d’Hollywood ?

 

 

 

 

Il était une fois Emma Stone et Ryan Gosling, un couple de cinéma comme on les aime ! Après Crazy Stupid Love, les voilà à nouveau réunis à l'écran pour notre plus grand bonheur. Dans cette usine à rêves qu'est Hollywood, ils vont entraîner les spectateurs à leur suite dans une romance qui fleure bon les meilleures pages de la comédie musicale américaine. On danse dans la rue, on tombe amoureux en se chamaillant, et la moindre situation devient l'occasion de numéros musicaux tour à tour époustouflants, entraînants, magiques ou émouvants. 

 

Dès les premières minutes, un embouteillage devient l'occasion de nous plonger immédiatement dans l'ambiance du film. Les automobilistes sortent de leur voiture pour danser sur l'asphalte - ou sur leur capot - et apparaissent comme par magie un groupe de musiciens jusque là cachés dans un camion. Un long plan séquence chorégraphié avec un soin incroyable, qui nous saisit d'emblée : nous ne sommes plus sous la grisaille du quotidien, mais bien sous le soleil de Hollywood ! 

 

 

Dans cette ville où tous les rêves sont permis, Mia se voit actrice, Sebastian propriétaire d'un club de jazz, avec la part d'inconscience qui caractérise ceux qui croient en leur étoile. Et qu'importe le reste ? Mia et Sebastian se rencontrent, se détestent, tombent amoureux, se soutiennent mutuellement dans leur course à la réussite. 

 

Ici, on tombe amoureux sur une colline surplombant la ville illuminée, on danse dans le ciel étoilé, on retrouve l'émotion d'une première rencontre au gré de quelques notes égrenées sur un piano. On cultive un peu de nostalgie, juste un peu, juste assez pour évoquer les comédies musicales de l'âge d'or d'Hollywood et la douceur d'une belle histoire passée. 

 

 

La musique tient ici une place centrale, spécialement le jazz, que le personnage de Sebastian affectionne tant, mais pas seulement : le compositeur Justin Hurwitz signe une bande originale où l'orchestre fait résonner des cuivres puissants, mais également les flûtes et les piccoli avec une légèreté toute adaptée à cette romance. 

 

J'ai également été très impressionnée par la façon de filmer de nombreuses scènes en plan séquence, ce qui impose une précision sans faille et de la part des acteurs une minutie toute particulière. On aime ces personnages partagés entre la passion, la détermination et le doute : n'est ce pas le propre des artistes ? 

 

 

La la land rend hommage aux artistes, à tous ceux qui croient en leurs rêves sans jamais se détourner de leur route, quelles que soient les embûches. Et c'est peut-être cela qui m'a touché, plus que l'hommage appuyé aux comédies musicales hollywoodiennes. Ces deux personnages partagent la même flamme, et c'est en cela qu'il se reconnaissent. La la land vous laisse avec une envie de danser, de profiter de la vie et de prendre dans vos bras les gens que vous aimez. Je suis sortie avec l'envie de faire des claquettes sur le trottoir, et la bande originale - bonne humeur garantie - ne me quitte plus depuis que j'ai découvert le film.  

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 4/5

Publié le 25 Janvier 2017

D'Elite Zexer

 

Les festivités battent leur plein dans un petit village bédouin en Israël, à la frontière de la Jordanie : Suleiman, déjà marié à Jalila, épouse sa deuxième femme. Alors que Jalila tente de ravaler l’humiliation, elle découvre que leur fille aînée, Layla, a une relation avec un jeune homme de l’université où elle étudie. Un amour interdit qui pourrait jeter l’opprobre sur toute la famille et contre lequel elle va se battre. Mais Layla est prête à bouleverser les traditions ancestrales qui régissent le village, et à mettre à l'épreuve les convictions de chacun.

 

 

 

Il est toujours compliqué de jeter un regard sur des traditions qui ne sont pas les nôtres, en essayant de les comprendre et sans être tenté de les juger selon nos propres valeurs. Ici, la réalisatrice israélienne Elite Zexer nous donne à voir quelques semaines dans la vie d'une famille de bédouins. Avec une grande délicatesse, elle va brosser le portrait de femmes qui vivent entre poids de la tradition et désir d'être heureuse. Mais cette recherche du bonheur individuel vaut-elle la peine de détruire, par ricochet, celui de toute une famille ?

 

Tempête de Sable s'interroge sur le carcan social très étroit de la société bédouine, règles liées au départ à la survie des clans dans le désert. Par exemple, le fait que les filles se marient au sein de la tribu permettait à l'origine que leurs enfants en fassent toujours partie, plutôt que de renforcer les rangs de la tribu de leur mari. Ces règles ont-elles toujours leur raison d'être dans un contexte actuel davantage sédentarisé, relèvent-elles simplement d'une tradition et d'une identité qu'il faudrait préserver? Sans manichéisme aucun, ni jugement moral, le film questionne. 

 

 

Dans une société tribale où la place de la femme, et de l'individu de façon générale, ne se définit que par rapport au groupe, Layla et Jalila tentent de faire bouger les limites qui leur sont imposées. Rien de révolutionnaire, juste un peu d'air pour, parfois, faire ses propres choix. Les hommes aussi courbent la tête face au groupe, par habitude autant que par conviction. Parce qu'ils occupent une place prédominante, ils auraient probablement plus à y perdre que les femmes à vouloir secouer la hiérarchie traditionnelle. La question du devoir, et surtout de l'obéissance - au conseil de la tribu, au père, à l'époux - est ici posée. Comment laisser une place quelconque au libre-arbitre quand les actions d'un seul individu peuvent jeter l'opprobre sur toute une famille ? 
 

 

Tempête de sable s'avère un film plein d'interrogations auxquelles - et c'est tant mieux - la réalisatrice n'essaye pas de répondre. Elle montre la force de ses personnages principaux, qui font des choix - parfois même ceux de la résignation et du sacrifice - pour préserver leur famille et protéger ceux qu'ils aiment. A la fois terrible et sublime. 

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 4/5

 

Publié le 22 Janvier 2017

De Pablo Larraín

 

1948, la Guerre Froide s’est propagée jusqu’au Chili. Au Congrès, le sénateur Pablo Neruda critique ouvertement le gouvernement. Le président Videla demande alors sa destitution et confie au redoutable inspecteur Óscar Peluchonneau le soin de procéder à l’arrestation du poète.

Neruda et son épouse, la peintre Delia del Carril, échouent à quitter le pays et sont alors dans l’obligation de se cacher. Il joue avec l’inspecteur, laisse volontairement des indices pour rendre cette traque encore plus dangereuse et plus intime. Dans ce jeu du chat et de la souris, Neruda voit l’occasion de se réinventer et de devenir à la fois un symbole pour la liberté et une légende littéraire

 

 

Je connaissais assez peu de choses sur Pablo Neruda, si ce n'est qu'il s'agissait d'un poète sud-américain. Tout au plus, si on m'y avait poussé, aurais-je pu avancer qu'il était chilien, mais pas davantage. C'est donc avec une grande curiosité - celle qui m'étreint toujours face à un sujet inconnu - que j'ai découvert ce film. 

 

Ce que le synopsis ne m'avait pas dit - et que j'ai mis quelque temps à saisir par moi-même - c'est que Neruda n'est pas un biobic, mais une réécriture fictionnelle de sa fuite - bien réelle, celle-ci - vers l'exil. L'occasion de mettre en scène la légende plus que l'historique, avec un poète écrivant lui-même son propre mythe et un poursuivant romanesque fasciné par sa proie, lointainement inspiré du véritable inspecteur chargé d'arrêter Pablo Neruda. 

 

 

Et pourquoi pas ? Après tout, mêler le réel et la fiction n'est-il pas le propre de tout écrivain ? En soi, l'idée ne me gênait donc pas plus que ça. Cependant, je dois avouer que ma compréhension de ce procédé, à près de la moitié du film, s'est faite trop tard : j'avais déjà sombré dans l'ennui. Le poète m'a semblé d'un égoïsme monstre, n'hésitant pas à mettre sa vie en danger, au mépris de celles et ceux qui risquaient la leur pour lui : difficile de s'y attacher.

 

Plus troublant, l'inspecteur Peluchonneau se démène pour devenir l'acteur principal de cette action : tantôt grotesque, tantôt touchant dans ses propres blessures, il croit être dans un de ces polars que l'écrivain en cavale sème à son intention comme autant de cailloux, et de pieds de nez.

 

 

Les personnages ont beau être porté par des acteurs convaincants - Gael Garcia Bernal, entre fascination et ambition, Luis Gnecco en Neruda pétri de contradictions, et Mercedes Morán, impériale - l'ensemble m'a perdu en cours de route. Au final, m'est demeuré l'impression d'un film très pointu, qui ne livre pas vraiment les clés nécessaires à sa compréhension. Certains cinéphiles y trouveront probablement leur bonheur, mais de mon côté, je m'y suis - à mon grand regret - tout bêtement ennuyée. 

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 2/5

 

Publié le 21 Décembre 2016

D'Eric Capitaine 

 

Mathias Lonisse, créateur de la société Love is dead, est un artisan de la séparation amoureuse.Il est mandaté pour rompre à la place de celles et ceux qui pour une raison ou une autre préfèrent s’éviter cette tâche bien souvent pénible et délicate.


Mathias assume parfaitement son métier, et effectue chaque mission avec un grand sens du professionnalisme, jusqu’au jour où maman décide de quitter papa…

 

 

 

 

Je boudais un peu les comédies françaises : ultra-formatée, souvent lourdingue et molle du scénario, elles ne me faisaient plus vraiment rire. Mais, depuis quelque temps, par ci, par là, on commence à voir apparaître sur nos écrans quelques films qui semblent vouloir faire souffler sur le genre un vent de renouveau bienvenu... comme ici, avec Rupture pour tous

 

Le parti pris, déjà, est moderne : à l'heure des sites de rencontres et des start-up proposant toutes sortes de services, jusqu'aux plus incongrus, Rupture pour tous s'inscrit dans son temps. Le chef d'entreprise, ici, c'est Mathias Lanisse, créateur de "Love is dead", spécialisé dans les ruptures amoureuses : l'acte lui est ainsi délégué, par contrat, et Mathias officie avec un professionnalisme soigné et méthodique, quasi chirurgical, habité par cette certitude de faire un travail sans doute peu ragoûtant, mais nécessaire à l'humanité. 

 

 

Sans nostalgie aucune, le film cultive l'art des références délicieusement rétro, par petites touches : ici, tout commence par la silhouette élancée de Matthias en costume trois pièces traversant Paris sur son vieux vélo de course. D'emblée, on pense à M. Hulot. Comment ne pas songer également à certains couples mythiques dans les conversations entre Mathias et sa collaboratrice : le décalage entre l'intimité des sujets abordés, frôlant la provocation, et le vouvoiement, gentiment désuet pour des personnages sensiblement du même âge. L'esthétique accentue ces références vintage avec un jeu constant sur l'association des couleurs rouge et bleu, sans pour autant verser dans le décor années 60. 

 

Mais la part la plus savoureuse du film vient incontestablement de ses dialogues : très écrits, ciselés même, ils agissent sans cabotinage aucun. Mieux : prononcés au premier degré par les personnages, ils créent l'humour sans besoin de générer de gags, uniquement par le décalage qu'y perçoit le spectateur. Redoutable d'efficacité !

 

 

Quant aux protagonistes de cette histoire, ils évitent la caricature, malgré ce que le sujet pourrait laisser croire : attachants dans leurs maladresses, sensibles, lâches, ils se révèlent, en définitive, profondément humains. 

 

Rupture pour tous a été pour moi l'une des vraies découvertes bonne humeur de l'année 2016, par ailleurs assez décevante côté comédies françaises. Pétillante et enlevée, elle nous donne envie de serrer fort notre chéri(e) et de croire que le bonheur est toujours possible.

Allez, une petite danse du donut pour fêter ça ! 

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 4/5

Et en bonus, quelques photos de l'interview post projection avec Eric Capitaine, Benjamin Lavernhe, Elisa Ruschke et Antoine Gouy, effacée par mégarde avant d'avoir pu en livrer une retranscription... 

 

 

Publié le 9 Décembre 2016

De Morgan Neville 

 

Avec humour, tendresse et émotion, The Music of Strangers nous raconte l’histoire de personnes exceptionnelles de talent, d’humilité et de générosité, des musiciens prodigieux venus du monde entier et rassemblés à l’initiative de Yo-Yo Ma. 


Des plus grandes salles de concert européennes aux camps de réfugiés de Jordanie, des rives du Bosphore aux montagnes chinoises, ces virtuoses unissent leur art et leurs cultures et font la démonstration qu'avec des idées simples et des convictions fortes, on peut changer le monde.

 

 

 

 

Ce documentaire s'intéresse au projet Silk Road Ensemble initié par le violoncelliste Yo-Yo Ma. Le principe : réunir des musiciens du monde entier, avec leurs origines, leur culture et leurs instruments pour créer quelque chose de nouveau. Il ne s'agit donc pas d'abandonner ses traditions musicales, mais de voir ce qui peut arriver lorsque autant d'influences se rencontrent. 

 

Autant vous dire que, dès le début, cette idée m'a intriguée. D'abord parce que l'initiative vient d'un musicien classique, un domaine où il est parfois mal vu de sortir des rails.  Ensuite, parce que je suis persuadée qu'une tradition - musicale ou autre - doit évoluer pour passer d'une génération à l'autre, pour que chacun puisse se l'approprier : c'est ce qui lui donne son sens et la garde vivante : la figer artificiellement revient à la condamner, à terme. Parce qu'une musique traditionnelle ne vit pas par elle-même mais au travers des musiciens qui l'interprètent et des personnes en qui ces musiques trouvent écho. C'est une affaire d'hommes et de femmes avant d'être une théorie culturelle. 

 

 

Au delà du simple mélange des traditions musicales théoriques, The Music of Strangers s'intéresse donc au parcours de plusieurs artistes qui composent ce Silk Road Ensemble : Yo-Yo Ma, violoncelliste américain d'origine chinoise, la galicienne Cristina Pato, joueuse de gaïta, Wu Man, joueuse chinoise de pipa, le clarinettiste syrien Kinan Azmeh, et l'iranien Kayhan Kalhor, joueur de kamancheh.

 

En suivant leurs histoires personnelles, on prend conscience, davantage encore, du fait que les musiciens ne sont pas des artistes "hors sol". Leur musique, même traditionnelle, s'enracine aussi bien dans leur identité culturelle que dans leur parcours personnel. Et leur engagement  découle, non d'une réflexion fumeuse sur l'état du monde, mais d'un ancrage profond dans la réalité. Kinan Azmeh par exemple, s'interroge : y-a-t-il encore du sens, lorsqu'on est syrien aujourd'hui, de jouer de la musique ? Comment cette musique pourrait-elle être d'une quelconque utilité à ceux qui meurent dans le conflit, à ceux qui ont faim ou froid ? Sans chercher une solution universelle et sans moralisme sirupeux, il va, à son niveau, apporter une réponse personnelle à ces questionnements, pour redonner du sens à son art. 

 

 

Derrière les visages de ces artistes, on découvre des histoires personnelles parfois tragiques, souvent complexes. Mais au delà de leur propre destin, se sont des questionnements universels qui se dessinent, trouvant écho dans toutes les cultures qu'ils représentent. Mais ce qui frappe surtout, chez tous, c'est leur attachement viscéral à leur culture, la conscience de s'enraciner dans un pays, sur une terre avec une histoire, une musique, une langue, quelque chose d'unique et de farouche. Paradoxalement, c'est grâce à ce sentiment d'appartenance qu'ils trouvent la stabilité pour s'ouvrir sur le monde et s'enrichir au contact d'autres cultures, sans risque de se perdre. 

 

 

Malgré quelques baisses d'intensité en cours de route, The Music of Strangers s'avère une réflexion sur les aspirations les plus profondes de l'être humain, mais également sur le pouvoir de la musique. Il nous donne à entendre des morceaux d'ensemble à l'énergie explosive et à l'enthousiasme incroyablement communicatif. Ce film montre l'individu comme le collectif en un seul et même élan, avec l'espoir de ces musiciens de représenter, à leur échelle, l'image de d'une paix possible. Un rêve sans doute utopique, mais auquel on a tellement envie de croire avec eux ! 

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 4/5

 

Publié le 16 Novembre 2016

De Valérie Müller et  Angelin Preljocaj

Sortie le 16 novembre 2016

 

Russie, dans les années 90. Portée depuis l'enfance par la rigueur et l'exigence du professeur Bojinski, Polina est une danseuse classique prometteuse. Alors qu'elle s'apprête à intégrer le prestigieux ballet du Bolchoï, elle assiste à un spectacle de danse contemporaine qui la bouleverse profondément. C'est un choc artistique qui fait vaciller tout ce en quoi elle croyait. Elle décide de tout quitter et rejoint Aix-en-Provence pour travailler avec la talentueuse chorégraphe Liria Elsaj et tenter de trouver sa propre voie. 

 

 

Tous ceux qui ont un jour entrepris de pratiquer sérieusement un sport ou d'apprendre un art le savent : pour progresser, il faut de la discipline et de l'entraînement. Il y a des moments enivrants où tout semble vous réussir, généralement suivis de périodes de doute où l'on ne voit plus le chemin déjà parcouru, et où seuls semblent exister les obstacles encore à franchir. Après dix ans de danse classique, puis dix ans de théâtre, et mettant aujourd'hui tout mon coeur dans l'apprentissage du chant lyrique, je mesure bien, à mon modeste niveau, ce que signifie cette quête de progrès, cette répétition inlassable des mêmes exercices et cette peur insensée de ne pas être à la hauteur. C'est pourquoi les histoires comme celle de Polina, qui mêlent art, passion, travail et volonté de réussir à tout prix, me touchent tout particulièrement. 

 

Car Polina, au départ, ne possède ni la facilité, ni la souplesse de ses camarades. Elle n'a que sa persévérance et son entêtement pour atteindre son rêve de devenir danseuse. Mais ce rêve va soudain changer de cap lorsque la jeune fille découvre la danse contemporaine, et décide d'explorer d'autres voies que celles du classique. Un chemin où il ne suffira pas de travailler techniquement le corps, mais où il lui faudra aussi apprendre à aller puiser au plus profond d'elle-même pour s'exposer émotionnellement. 

 

 

Adaptation de la bande dessinée de Bastien Vives, Polina nous plonge au coeur d'un parcours souvent rude et douloureux, mais fondateur, qui forgera toute la force et la personnalité de cette artiste en devenir. On y redécouvre la danse sous son aspect le plus strict, mais aussi le plus viscéral, lorsqu'elle exprime le désir, le manque, la peur, la rage, le doute. Pour donner vie au personnage principal, les réalisateurs ont choisi la jeune Anastasia Shevtsova, danseuse professionnelle russe, qui montre à l'écran, outre son évidente maîtrise du classique, un beau potentiel d'actrice.

 

Dans cette histoire initiatique, la place des mentors s'avère déterminante : Bojinski, tout d'abord, incarné par Aleksei Guskov - découvert dans Le Concert - ce professeur sévère mais non dépourvu de coeur, qui s'avère au final extrêmement touchant. Liria Elsaj ensuite, tout en bienveillance, portée par une Juliette Binoche lumineuse dans ce rôle d'artiste apaisée et mature, capable de mettre toute son âme dans une chorégraphie. N'oublions pas non plus le personnage de Karl, qui va aider Polina à lâcher prise pour exprimer toute la complexité de ses sentiments au travers de son art. C'est Jérémie Bélingard - danseur étoile de l'Opéra de Paris dans la vraie vie - qui lui confère une sensualité envoûtante, contrastant avec la froideur et la rigueur naturelles de Polina. 

 

 

Si l'on excepte quelques soucis de rythme par moments, j'ai particulièrement aimé ce film, qui s'interroge sur ce qui fait l'identité profonde d'un artiste, ce qui le rend unique, et la façon dont son parcours, avec ses bonheurs et ses accidents, influence son travail. La beauté des scènes de danse est également à retenir, particulièrement celle du duo final, onirique, sublime, qui montre enfin l'épanouissement de la personnalité artistique de Polina. La morale de cette belle histoire c'est finalement que pour réaliser ses rêves, il faut travailler dur, mais pas seulement : il faut aussi savoir se perdre pour enfin vivre, et qui sait ? peut-être se trouver soi-même...

 

 La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 4/5

 

Publié le 11 Novembre 2016

De Scott Derrickson

 

Doctor Strange suit l'histoire du Docteur Stephen Strange, talentueux neurochirurgien qui, après un tragique accident de voiture, doit mettre son ego de côté et apprendre les secrets d'un monde caché de mysticisme et de dimensions alternatives. Doctor Strange doit jouer les intermédiaires entre le monde réel et ce qui se trouve au-delà, en utilisant un vaste éventail d'aptitudes métaphysiques et d'artefacts.

 

 

 

 

 

 

 

Après une longue phase de teasing - le marketing sait comment nous mettre l'eau à la bouche - voici enfin le film dédié à Doctor Strange, le tout nouveau personnage de la galaxie Marvel porté à l'écran. Un super-héros que je ne connaissais pas. J'ai donc pris soin de me faire accompagner de mon docteur ès comics M. Lalune, au cas où j'aurais besoin d'une précision ou explication éclairée. 

 

Mais qui est donc ce Doctor Strange ? Au départ, Stephen Strange est un brillant neurochirurgien très conscient de son talent, mondain,  imbu de lui-même et frimeur. Du moins jusqu'à ce qu'un accident de voiture le prive de l'usage de ses mains, et le pousse dans la quête désespérée d'un traitement. Mais le remède qu'il va découvrir, caché dans un temple népalais, va bien au-delà de tout ce que son esprit cartésien est capable de concevoir...

 

 

On aime retrouver l'inénarrable Benedict Cumberbatch - LE Sherlock Holmes du moment - dans un rôle de frimeur brillant, ainsi que des effets spéciaux dans la même veine que ceux d'Inception, dont on sent qu'ils doivent donner leur pleine mesure en 3D. Quant au scénario, il recèle assez peu de surprises, noué autour d'un maître, d'un disciple passé du côté obscur, d'un autre resté fidèle et d'un novice aux dons prometteurs, le futur Doctor Strange. Il va donc devoir lutter contre des ennemis plus expérimentés, ayant suivi l'enseignement du même maître, avant de le dévoyer. Classique donc, mais cependant efficace. 

 

Ajoutez à cela une bonne dose d'humour - franchise Marvel oblige - et le cabotinage de Strange, qui devrait énerver certains spectateurs autant qu'il plaira à d'autres, et vous obtiendrez un ensemble globalement cohérent. La seule chose que j'ai trouvé dommage, c'est de constater un manque général d'émotion qui empêche le spectateur de s'attacher vraiment aux personnages. 

 

 

Au final, ce Doctor Strange remplit honorablement, mais sans plus, son contrat : il apparaît surtout comme un premier film cohérent destiné à établir la genèse d'un personnage qui sera probablement amené à s'allier avec les Avengers dans un prochain opus. A ce titre, le plus réjouissant dans cette histoire reste probablement à venir, car on salive par avance de voir ce que ce personnage flambeur à l'ego surdimensionné pourrait donner face à Tony Stark - alias Iron Man - affligé des mêmes défauts. Une confrontation, ou du moins une rencontre, qui promet bien plus que cet honnête divertissement pas déplaisant, mais plutôt inoffensif.

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 3/5