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Publié le 16 Février 2017

De Stephan Streker

Sortie le 22 février 

 

Zahira, belgo-pakistanaise de dix-huit ans, est très proche de chacun des membres de sa famille jusqu’au jour où on lui impose un mariage traditionnel. Ecartelée entre les exigences de ses parents, son mode de vie occidental et ses aspirations de liberté, la jeune fille compte sur l’aide de son grand frère et confident, Amir.

 

 

 

 

 

 

Après Tempête de Sable, il y a quelques semaines, voici un second film qui s'interroge sur le poids de la tradition. Zahira est issue d'une famille pakistanaise qui vit en Belgique, et mène la vie d'une fille de son âge, entre le lycée et les sorties entre amis. Et puis, elle tombe enceinte. Dès lors, la pression familiale va se faire plus pesante, et l'étau de la tradition peu à peu se refermer sur elle. Elle est contrainte d'avorter : tant que rien ne se sait hors famille, l'honneur reste sauf. 

 

Mais pour éviter tout nouveau dérapage, ses parents entreprennent alors de la marier. Se voulant progressistes, ils lui offrent la possibilité de choisir entre trois hommes qu'ils ont soigneusement sélectionnés, et avec lesquels elle aura le droit de parler, chose inconcevable à leur époque. Zahira s'y refuse. Et plus elle se débat, plus la pression s'intensifie, inexorablement. 

 

 

Ce qui frappe, ici, c'est à quel point l'amour viscéral entre les membres de cette famille n'empêche pas les pressions internes. Mieux, c'est cet amour qui finit par forcer chacun à garder la place assignée par la tradition. Un quelconque manquement à cette dernière jetterait l'opprobre sur toute la famille, qui perdrait la face devant toute la communauté, et en serait exclue. Comment être libre quand le malheur de toute une famille peut découler de la moindre incartade ? Du refus de se marier à un homme imposé ? Quand le choc pourrait être fatal à un père ou une mère à la santé fragile ? Quand ce geste pourrait interdire à un frère et à une soeur le droit de fonder un jour une famille ? Peut-on être heureux en brisant sa propre famille, et en se condamnant à ne plus jamais les revoir ? Peut-on sacrifier les autres au nom de sa propre liberté ? 

 

Entre aspirations individuelle et devoir, Stephan Streker nous plonge au coeur d'un drame qui n'est pas sans rappeler les tragédies antiques ou classiques. Et ce n'est sans doute pas un hasard si la jeune Zahira, au lycée, déclame Antigone. C'est une histoire de famille, d'honneur, de devoir, quelque chose de viscéral et d'insoluble. La relation très forte qu'entretient Zahira avec son frère, qui tente de jouer les médiateurs, est à ce titre très intéressante. 

 

 

Comme dans les tragédies classiques, il n'est ici pas de personnage qui soit malveillant par essence, bien au contraire. C'est le tiraillement entre leurs aspirations personnelles, leur amour filial, paternel, fraternel, et les conventions sociales qui les poussent à agir comme ils le font. Le réalisateur fait ici le choix judicieux de ne porter aucun jugement sur les personnages, qui se débattent comme ils le peuvent chacun avec leurs raisons. Un beau film, infiniment triste, dont le dénouement fait l'effet d'un coup de poing. Et croyez-moi, je n'aime pas galvauder l'expression. Une interrogation terrible et probablement nécessaire sur les sociétés traditionnelles dans leur rapport au monde moderne. 

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 4/5

Publié le 15 Février 2017

De Damien Chazelle

 

Au cœur de Los Angeles, une actrice en devenir prénommée Mia sert des cafés entre deux auditions. 
De son côté, Sebastian, passionné de jazz, joue du piano dans des clubs miteux pour assurer sa subsistance. 
Tous deux sont bien loin de la vie rêvée à laquelle ils aspirent…
Le destin va réunir ces doux rêveurs, mais leur coup de foudre résistera-t-il aux tentations, aux déceptions, et à la vie trépidante d’Hollywood ?

 

 

 

 

Il était une fois Emma Stone et Ryan Gosling, un couple de cinéma comme on les aime ! Après Crazy Stupid Love, les voilà à nouveau réunis à l'écran pour notre plus grand bonheur. Dans cette usine à rêves qu'est Hollywood, ils vont entraîner les spectateurs à leur suite dans une romance qui fleure bon les meilleures pages de la comédie musicale américaine. On danse dans la rue, on tombe amoureux en se chamaillant, et la moindre situation devient l'occasion de numéros musicaux tour à tour époustouflants, entraînants, magiques ou émouvants. 

 

Dès les premières minutes, un embouteillage devient l'occasion de nous plonger immédiatement dans l'ambiance du film. Les automobilistes sortent de leur voiture pour danser sur l'asphalte - ou sur leur capot - et apparaissent comme par magie un groupe de musiciens jusque là cachés dans un camion. Un long plan séquence chorégraphié avec un soin incroyable, qui nous saisit d'emblée : nous ne sommes plus sous la grisaille du quotidien, mais bien sous le soleil de Hollywood ! 

 

 

Dans cette ville où tous les rêves sont permis, Mia se voit actrice, Sebastian propriétaire d'un club de jazz, avec la part d'inconscience qui caractérise ceux qui croient en leur étoile. Et qu'importe le reste ? Mia et Sebastian se rencontrent, se détestent, tombent amoureux, se soutiennent mutuellement dans leur course à la réussite. 

 

Ici, on tombe amoureux sur une colline surplombant la ville illuminée, on danse dans le ciel étoilé, on retrouve l'émotion d'une première rencontre au gré de quelques notes égrenées sur un piano. On cultive un peu de nostalgie, juste un peu, juste assez pour évoquer les comédies musicales de l'âge d'or d'Hollywood et la douceur d'une belle histoire passée. 

 

 

La musique tient ici une place centrale, spécialement le jazz, que le personnage de Sebastian affectionne tant, mais pas seulement : le compositeur Justin Hurwitz signe une bande originale où l'orchestre fait résonner des cuivres puissants, mais également les flûtes et les piccoli avec une légèreté toute adaptée à cette romance. 

 

J'ai également été très impressionnée par la façon de filmer de nombreuses scènes en plan séquence, ce qui impose une précision sans faille et de la part des acteurs une minutie toute particulière. On aime ces personnages partagés entre la passion, la détermination et le doute : n'est ce pas le propre des artistes ? 

 

 

La la land rend hommage aux artistes, à tous ceux qui croient en leurs rêves sans jamais se détourner de leur route, quelles que soient les embûches. Et c'est peut-être cela qui m'a touché, plus que l'hommage appuyé aux comédies musicales hollywoodiennes. Ces deux personnages partagent la même flamme, et c'est en cela qu'il se reconnaissent. La la land vous laisse avec une envie de danser, de profiter de la vie et de prendre dans vos bras les gens que vous aimez. Je suis sortie avec l'envie de faire des claquettes sur le trottoir, et la bande originale - bonne humeur garantie - ne me quitte plus depuis que j'ai découvert le film.  

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 4/5

Publié le 25 Janvier 2017

D'Elite Zexer

 

Les festivités battent leur plein dans un petit village bédouin en Israël, à la frontière de la Jordanie : Suleiman, déjà marié à Jalila, épouse sa deuxième femme. Alors que Jalila tente de ravaler l’humiliation, elle découvre que leur fille aînée, Layla, a une relation avec un jeune homme de l’université où elle étudie. Un amour interdit qui pourrait jeter l’opprobre sur toute la famille et contre lequel elle va se battre. Mais Layla est prête à bouleverser les traditions ancestrales qui régissent le village, et à mettre à l'épreuve les convictions de chacun.

 

 

 

Il est toujours compliqué de jeter un regard sur des traditions qui ne sont pas les nôtres, en essayant de les comprendre et sans être tenté de les juger selon nos propres valeurs. Ici, la réalisatrice israélienne Elite Zexer nous donne à voir quelques semaines dans la vie d'une famille de bédouins. Avec une grande délicatesse, elle va brosser le portrait de femmes qui vivent entre poids de la tradition et désir d'être heureuse. Mais cette recherche du bonheur individuel vaut-elle la peine de détruire, par ricochet, celui de toute une famille ?

 

Tempête de Sable s'interroge sur le carcan social très étroit de la société bédouine, règles liées au départ à la survie des clans dans le désert. Par exemple, le fait que les filles se marient au sein de la tribu permettait à l'origine que leurs enfants en fassent toujours partie, plutôt que de renforcer les rangs de la tribu de leur mari. Ces règles ont-elles toujours leur raison d'être dans un contexte actuel davantage sédentarisé, relèvent-elles simplement d'une tradition et d'une identité qu'il faudrait préserver? Sans manichéisme aucun, ni jugement moral, le film questionne. 

 

 

Dans une société tribale où la place de la femme, et de l'individu de façon générale, ne se définit que par rapport au groupe, Layla et Jalila tentent de faire bouger les limites qui leur sont imposées. Rien de révolutionnaire, juste un peu d'air pour, parfois, faire ses propres choix. Les hommes aussi courbent la tête face au groupe, par habitude autant que par conviction. Parce qu'ils occupent une place prédominante, ils auraient probablement plus à y perdre que les femmes à vouloir secouer la hiérarchie traditionnelle. La question du devoir, et surtout de l'obéissance - au conseil de la tribu, au père, à l'époux - est ici posée. Comment laisser une place quelconque au libre-arbitre quand les actions d'un seul individu peuvent jeter l'opprobre sur toute une famille ? 
 

 

Tempête de sable s'avère un film plein d'interrogations auxquelles - et c'est tant mieux - la réalisatrice n'essaye pas de répondre. Elle montre la force de ses personnages principaux, qui font des choix - parfois même ceux de la résignation et du sacrifice - pour préserver leur famille et protéger ceux qu'ils aiment. A la fois terrible et sublime. 

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 4/5

 

Publié le 22 Janvier 2017

De Pablo Larraín

 

1948, la Guerre Froide s’est propagée jusqu’au Chili. Au Congrès, le sénateur Pablo Neruda critique ouvertement le gouvernement. Le président Videla demande alors sa destitution et confie au redoutable inspecteur Óscar Peluchonneau le soin de procéder à l’arrestation du poète.

Neruda et son épouse, la peintre Delia del Carril, échouent à quitter le pays et sont alors dans l’obligation de se cacher. Il joue avec l’inspecteur, laisse volontairement des indices pour rendre cette traque encore plus dangereuse et plus intime. Dans ce jeu du chat et de la souris, Neruda voit l’occasion de se réinventer et de devenir à la fois un symbole pour la liberté et une légende littéraire

 

 

Je connaissais assez peu de choses sur Pablo Neruda, si ce n'est qu'il s'agissait d'un poète sud-américain. Tout au plus, si on m'y avait poussé, aurais-je pu avancer qu'il était chilien, mais pas davantage. C'est donc avec une grande curiosité - celle qui m'étreint toujours face à un sujet inconnu - que j'ai découvert ce film. 

 

Ce que le synopsis ne m'avait pas dit - et que j'ai mis quelque temps à saisir par moi-même - c'est que Neruda n'est pas un biobic, mais une réécriture fictionnelle de sa fuite - bien réelle, celle-ci - vers l'exil. L'occasion de mettre en scène la légende plus que l'historique, avec un poète écrivant lui-même son propre mythe et un poursuivant romanesque fasciné par sa proie, lointainement inspiré du véritable inspecteur chargé d'arrêter Pablo Neruda. 

 

 

Et pourquoi pas ? Après tout, mêler le réel et la fiction n'est-il pas le propre de tout écrivain ? En soi, l'idée ne me gênait donc pas plus que ça. Cependant, je dois avouer que ma compréhension de ce procédé, à près de la moitié du film, s'est faite trop tard : j'avais déjà sombré dans l'ennui. Le poète m'a semblé d'un égoïsme monstre, n'hésitant pas à mettre sa vie en danger, au mépris de celles et ceux qui risquaient la leur pour lui : difficile de s'y attacher.

 

Plus troublant, l'inspecteur Peluchonneau se démène pour devenir l'acteur principal de cette action : tantôt grotesque, tantôt touchant dans ses propres blessures, il croit être dans un de ces polars que l'écrivain en cavale sème à son intention comme autant de cailloux, et de pieds de nez.

 

 

Les personnages ont beau être porté par des acteurs convaincants - Gael Garcia Bernal, entre fascination et ambition, Luis Gnecco en Neruda pétri de contradictions, et Mercedes Morán, impériale - l'ensemble m'a perdu en cours de route. Au final, m'est demeuré l'impression d'un film très pointu, qui ne livre pas vraiment les clés nécessaires à sa compréhension. Certains cinéphiles y trouveront probablement leur bonheur, mais de mon côté, je m'y suis - à mon grand regret - tout bêtement ennuyée. 

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 2/5

 

Publié le 21 Décembre 2016

D'Eric Capitaine 

 

Mathias Lonisse, créateur de la société Love is dead, est un artisan de la séparation amoureuse.Il est mandaté pour rompre à la place de celles et ceux qui pour une raison ou une autre préfèrent s’éviter cette tâche bien souvent pénible et délicate.


Mathias assume parfaitement son métier, et effectue chaque mission avec un grand sens du professionnalisme, jusqu’au jour où maman décide de quitter papa…

 

 

 

 

Je boudais un peu les comédies françaises : ultra-formatée, souvent lourdingue et molle du scénario, elles ne me faisaient plus vraiment rire. Mais, depuis quelque temps, par ci, par là, on commence à voir apparaître sur nos écrans quelques films qui semblent vouloir faire souffler sur le genre un vent de renouveau bienvenu... comme ici, avec Rupture pour tous

 

Le parti pris, déjà, est moderne : à l'heure des sites de rencontres et des start-up proposant toutes sortes de services, jusqu'aux plus incongrus, Rupture pour tous s'inscrit dans son temps. Le chef d'entreprise, ici, c'est Mathias Lanisse, créateur de "Love is dead", spécialisé dans les ruptures amoureuses : l'acte lui est ainsi délégué, par contrat, et Mathias officie avec un professionnalisme soigné et méthodique, quasi chirurgical, habité par cette certitude de faire un travail sans doute peu ragoûtant, mais nécessaire à l'humanité. 

 

 

Sans nostalgie aucune, le film cultive l'art des références délicieusement rétro, par petites touches : ici, tout commence par la silhouette élancée de Matthias en costume trois pièces traversant Paris sur son vieux vélo de course. D'emblée, on pense à M. Hulot. Comment ne pas songer également à certains couples mythiques dans les conversations entre Mathias et sa collaboratrice : le décalage entre l'intimité des sujets abordés, frôlant la provocation, et le vouvoiement, gentiment désuet pour des personnages sensiblement du même âge. L'esthétique accentue ces références vintage avec un jeu constant sur l'association des couleurs rouge et bleu, sans pour autant verser dans le décor années 60. 

 

Mais la part la plus savoureuse du film vient incontestablement de ses dialogues : très écrits, ciselés même, ils agissent sans cabotinage aucun. Mieux : prononcés au premier degré par les personnages, ils créent l'humour sans besoin de générer de gags, uniquement par le décalage qu'y perçoit le spectateur. Redoutable d'efficacité !

 

 

Quant aux protagonistes de cette histoire, ils évitent la caricature, malgré ce que le sujet pourrait laisser croire : attachants dans leurs maladresses, sensibles, lâches, ils se révèlent, en définitive, profondément humains. 

 

Rupture pour tous a été pour moi l'une des vraies découvertes bonne humeur de l'année 2016, par ailleurs assez décevante côté comédies françaises. Pétillante et enlevée, elle nous donne envie de serrer fort notre chéri(e) et de croire que le bonheur est toujours possible.

Allez, une petite danse du donut pour fêter ça ! 

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 4/5

Et en bonus, quelques photos de l'interview post projection avec Eric Capitaine, Benjamin Lavernhe, Elisa Ruschke et Antoine Gouy, effacée par mégarde avant d'avoir pu en livrer une retranscription... 

 

 

Publié le 9 Décembre 2016

De Morgan Neville 

 

Avec humour, tendresse et émotion, The Music of Strangers nous raconte l’histoire de personnes exceptionnelles de talent, d’humilité et de générosité, des musiciens prodigieux venus du monde entier et rassemblés à l’initiative de Yo-Yo Ma. 


Des plus grandes salles de concert européennes aux camps de réfugiés de Jordanie, des rives du Bosphore aux montagnes chinoises, ces virtuoses unissent leur art et leurs cultures et font la démonstration qu'avec des idées simples et des convictions fortes, on peut changer le monde.

 

 

 

 

Ce documentaire s'intéresse au projet Silk Road Ensemble initié par le violoncelliste Yo-Yo Ma. Le principe : réunir des musiciens du monde entier, avec leurs origines, leur culture et leurs instruments pour créer quelque chose de nouveau. Il ne s'agit donc pas d'abandonner ses traditions musicales, mais de voir ce qui peut arriver lorsque autant d'influences se rencontrent. 

 

Autant vous dire que, dès le début, cette idée m'a intriguée. D'abord parce que l'initiative vient d'un musicien classique, un domaine où il est parfois mal vu de sortir des rails.  Ensuite, parce que je suis persuadée qu'une tradition - musicale ou autre - doit évoluer pour passer d'une génération à l'autre, pour que chacun puisse se l'approprier : c'est ce qui lui donne son sens et la garde vivante : la figer artificiellement revient à la condamner, à terme. Parce qu'une musique traditionnelle ne vit pas par elle-même mais au travers des musiciens qui l'interprètent et des personnes en qui ces musiques trouvent écho. C'est une affaire d'hommes et de femmes avant d'être une théorie culturelle. 

 

 

Au delà du simple mélange des traditions musicales théoriques, The Music of Strangers s'intéresse donc au parcours de plusieurs artistes qui composent ce Silk Road Ensemble : Yo-Yo Ma, violoncelliste américain d'origine chinoise, la galicienne Cristina Pato, joueuse de gaïta, Wu Man, joueuse chinoise de pipa, le clarinettiste syrien Kinan Azmeh, et l'iranien Kayhan Kalhor, joueur de kamancheh.

 

En suivant leurs histoires personnelles, on prend conscience, davantage encore, du fait que les musiciens ne sont pas des artistes "hors sol". Leur musique, même traditionnelle, s'enracine aussi bien dans leur identité culturelle que dans leur parcours personnel. Et leur engagement  découle, non d'une réflexion fumeuse sur l'état du monde, mais d'un ancrage profond dans la réalité. Kinan Azmeh par exemple, s'interroge : y-a-t-il encore du sens, lorsqu'on est syrien aujourd'hui, de jouer de la musique ? Comment cette musique pourrait-elle être d'une quelconque utilité à ceux qui meurent dans le conflit, à ceux qui ont faim ou froid ? Sans chercher une solution universelle et sans moralisme sirupeux, il va, à son niveau, apporter une réponse personnelle à ces questionnements, pour redonner du sens à son art. 

 

 

Derrière les visages de ces artistes, on découvre des histoires personnelles parfois tragiques, souvent complexes. Mais au delà de leur propre destin, se sont des questionnements universels qui se dessinent, trouvant écho dans toutes les cultures qu'ils représentent. Mais ce qui frappe surtout, chez tous, c'est leur attachement viscéral à leur culture, la conscience de s'enraciner dans un pays, sur une terre avec une histoire, une musique, une langue, quelque chose d'unique et de farouche. Paradoxalement, c'est grâce à ce sentiment d'appartenance qu'ils trouvent la stabilité pour s'ouvrir sur le monde et s'enrichir au contact d'autres cultures, sans risque de se perdre. 

 

 

Malgré quelques baisses d'intensité en cours de route, The Music of Strangers s'avère une réflexion sur les aspirations les plus profondes de l'être humain, mais également sur le pouvoir de la musique. Il nous donne à entendre des morceaux d'ensemble à l'énergie explosive et à l'enthousiasme incroyablement communicatif. Ce film montre l'individu comme le collectif en un seul et même élan, avec l'espoir de ces musiciens de représenter, à leur échelle, l'image de d'une paix possible. Un rêve sans doute utopique, mais auquel on a tellement envie de croire avec eux ! 

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 4/5

 

Publié le 16 Novembre 2016

De Valérie Müller et  Angelin Preljocaj

Sortie le 16 novembre 2016

 

Russie, dans les années 90. Portée depuis l'enfance par la rigueur et l'exigence du professeur Bojinski, Polina est une danseuse classique prometteuse. Alors qu'elle s'apprête à intégrer le prestigieux ballet du Bolchoï, elle assiste à un spectacle de danse contemporaine qui la bouleverse profondément. C'est un choc artistique qui fait vaciller tout ce en quoi elle croyait. Elle décide de tout quitter et rejoint Aix-en-Provence pour travailler avec la talentueuse chorégraphe Liria Elsaj et tenter de trouver sa propre voie. 

 

 

Tous ceux qui ont un jour entrepris de pratiquer sérieusement un sport ou d'apprendre un art le savent : pour progresser, il faut de la discipline et de l'entraînement. Il y a des moments enivrants où tout semble vous réussir, généralement suivis de périodes de doute où l'on ne voit plus le chemin déjà parcouru, et où seuls semblent exister les obstacles encore à franchir. Après dix ans de danse classique, puis dix ans de théâtre, et mettant aujourd'hui tout mon coeur dans l'apprentissage du chant lyrique, je mesure bien, à mon modeste niveau, ce que signifie cette quête de progrès, cette répétition inlassable des mêmes exercices et cette peur insensée de ne pas être à la hauteur. C'est pourquoi les histoires comme celle de Polina, qui mêlent art, passion, travail et volonté de réussir à tout prix, me touchent tout particulièrement. 

 

Car Polina, au départ, ne possède ni la facilité, ni la souplesse de ses camarades. Elle n'a que sa persévérance et son entêtement pour atteindre son rêve de devenir danseuse. Mais ce rêve va soudain changer de cap lorsque la jeune fille découvre la danse contemporaine, et décide d'explorer d'autres voies que celles du classique. Un chemin où il ne suffira pas de travailler techniquement le corps, mais où il lui faudra aussi apprendre à aller puiser au plus profond d'elle-même pour s'exposer émotionnellement. 

 

 

Adaptation de la bande dessinée de Bastien Vives, Polina nous plonge au coeur d'un parcours souvent rude et douloureux, mais fondateur, qui forgera toute la force et la personnalité de cette artiste en devenir. On y redécouvre la danse sous son aspect le plus strict, mais aussi le plus viscéral, lorsqu'elle exprime le désir, le manque, la peur, la rage, le doute. Pour donner vie au personnage principal, les réalisateurs ont choisi la jeune Anastasia Shevtsova, danseuse professionnelle russe, qui montre à l'écran, outre son évidente maîtrise du classique, un beau potentiel d'actrice.

 

Dans cette histoire initiatique, la place des mentors s'avère déterminante : Bojinski, tout d'abord, incarné par Aleksei Guskov - découvert dans Le Concert - ce professeur sévère mais non dépourvu de coeur, qui s'avère au final extrêmement touchant. Liria Elsaj ensuite, tout en bienveillance, portée par une Juliette Binoche lumineuse dans ce rôle d'artiste apaisée et mature, capable de mettre toute son âme dans une chorégraphie. N'oublions pas non plus le personnage de Karl, qui va aider Polina à lâcher prise pour exprimer toute la complexité de ses sentiments au travers de son art. C'est Jérémie Bélingard - danseur étoile de l'Opéra de Paris dans la vraie vie - qui lui confère une sensualité envoûtante, contrastant avec la froideur et la rigueur naturelles de Polina. 

 

 

Si l'on excepte quelques soucis de rythme par moments, j'ai particulièrement aimé ce film, qui s'interroge sur ce qui fait l'identité profonde d'un artiste, ce qui le rend unique, et la façon dont son parcours, avec ses bonheurs et ses accidents, influence son travail. La beauté des scènes de danse est également à retenir, particulièrement celle du duo final, onirique, sublime, qui montre enfin l'épanouissement de la personnalité artistique de Polina. La morale de cette belle histoire c'est finalement que pour réaliser ses rêves, il faut travailler dur, mais pas seulement : il faut aussi savoir se perdre pour enfin vivre, et qui sait ? peut-être se trouver soi-même...

 

 La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 4/5

 

Publié le 11 Novembre 2016

De Scott Derrickson

 

Doctor Strange suit l'histoire du Docteur Stephen Strange, talentueux neurochirurgien qui, après un tragique accident de voiture, doit mettre son ego de côté et apprendre les secrets d'un monde caché de mysticisme et de dimensions alternatives. Doctor Strange doit jouer les intermédiaires entre le monde réel et ce qui se trouve au-delà, en utilisant un vaste éventail d'aptitudes métaphysiques et d'artefacts.

 

 

 

 

 

 

 

Après une longue phase de teasing - le marketing sait comment nous mettre l'eau à la bouche - voici enfin le film dédié à Doctor Strange, le tout nouveau personnage de la galaxie Marvel porté à l'écran. Un super-héros que je ne connaissais pas. J'ai donc pris soin de me faire accompagner de mon docteur ès comics M. Lalune, au cas où j'aurais besoin d'une précision ou explication éclairée. 

 

Mais qui est donc ce Doctor Strange ? Au départ, Stephen Strange est un brillant neurochirurgien très conscient de son talent, mondain,  imbu de lui-même et frimeur. Du moins jusqu'à ce qu'un accident de voiture le prive de l'usage de ses mains, et le pousse dans la quête désespérée d'un traitement. Mais le remède qu'il va découvrir, caché dans un temple népalais, va bien au-delà de tout ce que son esprit cartésien est capable de concevoir...

 

 

On aime retrouver l'inénarrable Benedict Cumberbatch - LE Sherlock Holmes du moment - dans un rôle de frimeur brillant, ainsi que des effets spéciaux dans la même veine que ceux d'Inception, dont on sent qu'ils doivent donner leur pleine mesure en 3D. Quant au scénario, il recèle assez peu de surprises, noué autour d'un maître, d'un disciple passé du côté obscur, d'un autre resté fidèle et d'un novice aux dons prometteurs, le futur Doctor Strange. Il va donc devoir lutter contre des ennemis plus expérimentés, ayant suivi l'enseignement du même maître, avant de le dévoyer. Classique donc, mais cependant efficace. 

 

Ajoutez à cela une bonne dose d'humour - franchise Marvel oblige - et le cabotinage de Strange, qui devrait énerver certains spectateurs autant qu'il plaira à d'autres, et vous obtiendrez un ensemble globalement cohérent. La seule chose que j'ai trouvé dommage, c'est de constater un manque général d'émotion qui empêche le spectateur de s'attacher vraiment aux personnages. 

 

 

Au final, ce Doctor Strange remplit honorablement, mais sans plus, son contrat : il apparaît surtout comme un premier film cohérent destiné à établir la genèse d'un personnage qui sera probablement amené à s'allier avec les Avengers dans un prochain opus. A ce titre, le plus réjouissant dans cette histoire reste probablement à venir, car on salive par avance de voir ce que ce personnage flambeur à l'ego surdimensionné pourrait donner face à Tony Stark - alias Iron Man - affligé des mêmes défauts. Une confrontation, ou du moins une rencontre, qui promet bien plus que cet honnête divertissement pas déplaisant, mais plutôt inoffensif.

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 3/5

Publié le 7 Novembre 2016

De Claudia Llosa 

 

À Nunavut, dans le Grand Nord canadien, Nana Kunning consulte un guérisseur pour l'un de ses fils. Cette rencontre va bouleverser le cours de son existence. Vingt ans plus tard, son fils aîné part sur les traces de sa mère, accompagné d'une journaliste française. Nana est devenue guérisseuse aux confins du Cercle polaire...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avec l'attrape-rêves, nous avons rendez-vous dans les immensités glacées du grand Nord. En suivant une journaliste française, à la recherche de la guérisseuse Nana Kunning, le spectateur est invité à découvrir un monde de neige rude et silencieux, où la nature semble se taire, et les hommes garder leurs secrets. Car au delà de la tragédie familiale qui se dévoile peu à peu, il est surtout question du poids de la culpabilité, de rédemption et de quête de sens. Comment la tragédie brise-t-elle les individus, au point d'affecter leurs choix au-delà de toute raison ?  

 

La thématique est ambitieuse et le sujet traité avec une grande retenue dans le jeu des acteurs, qui laissent pourtant transparaître toute leur émotion. Ainsi, la mère et le fils, incarnés par Jennifer Connelly et Cillian Murphy et autour duquel se nouent toute l'intrigue, sont touchants dans leur quête désespérée de paix. J'ai également particulièrement aimé l'utilisation du faucon, magnifique oiseau qui se fait le messager de toute la psychologie des personnages. 

 

 

Pourtant, c'est dans la réalisation à proprement parler que le spectateur se perd, lorsque le film cherche - inutilement - à renforcer l'isolement des personnages en alternant plans larges sur les paysages, magnifiques et hostiles, et plans très - trop ? - serrés sur les visages. Réalisés le plus souvent caméra à l'épaule, ce genre d'effets qui tend à trop abuser de ces contrastes, donne parfois le mal de mer, sans servir davantage la dramaturgie. Une dissolution progressive de la tension générale qui aboutit à un dénouement qui nous laisse dubitatif quant à la guérison si rapide de blessures si anciennes et encore si vives.  

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 3/5

 

Publié le 4 Novembre 2016

De Mel Gibson 

Sortie le 9 novembre 2016

 
Quand la Seconde Guerre mondiale a éclaté, Desmond, comme n’importe lequel de ses compatriotes américains, voulait servir son pays, mais la violence était incompatible avec ses croyances et ses principes moraux. Il s’engagea tout de même dans l’infanterie comme médecin. Son refus d’infléchir ses convictions lui valut d’être rudement mené par ses camarades et sa hiérarchie, mais il a tenu bon. Lors de la bataille d’Okinawa sur l’imprenable falaise de Maeda, il a réussi à sauver des dizaines de vies sous le feu de l’ennemi, ramenant en sûreté, du champ de bataille, un à un, les soldats blessés.
 
 
Cela faisait longtemps que je n'étais pas allée voir un film de guerre. Ce n'est pas de j'aie une aversion particulière pour le genre, mais plutôt que je ne l'apprécie qu'avec parcimonie : les actualités nous apportent chaque jour bien assez d'images terribles de villes détruites et de corps en sang pour avoir envie d'en voir de supplémentaires au cinéma. 
 
Pour moi, Mel Gibson, c'était surtout le réalisateur de Braveheart, mais j'avoue n'avoir vu aucun des films qu'il a dirigés depuis. Et j'avoue que les différentes polémiques que ces derniers ont alimenté n'ont pas davantage éveillé mon attention. Ici, ce qui m'a intéressé plus que l'idée du film de guerre, c'est bien le synopsis : l'histoire vraie d'un jeune américain qui s'engage dans l'armée américaine pendant la seconde guerre mondiale en refusant de porter les armes. Toute personne raisonnable et sensée aurait tout de suite vu le paradoxe autant que l'impossibilité de concilier son envie de servir son pays sous les drapeaux et ses principes moraux, mais pas lui. Après avoir été quelque peu malmené par ses camarades et sa hiérarchie, Desmond va finalement obtenir l'autorisation de se rendre sur le champ de bataille sans armes. C'est grâce à son courage qu'il va sauver des dizaines de soldats. 
 

 
Ce personnage que l'on prend pour un doux dingue au début du film, que l'on pense inadapté au monde réel autour de lui, se révèle au final d'un courage et d'une force mentale hors du commun. Andrew Gardfield s'avère profondément touchant dans le rôle de ce jeune homme qui semble maladroit et naïf, le genre de souffre-douleur que l'on aurait envie de secouer autant que de protéger, car on sent bien qu'il va morfler, confronté à la réalité et aux autres recrues. 
 
 
Face à cette interprétation tout en douceur et tout en tendresse du personnage principal, les scènes de guerres à proprement parler sont apocalyptiques : un déluge de fer et de feu s'abat sur le champ de bataille, dont on ne peut imaginer que quiconque sorte vivant, ou sain d'esprit. Des scènes d'anthologie, dont la longueur autant que la violence éprouvent le spectateur, me rappelant le choc que j'avais ressenti il y a une quinzaine d'années ans en découvrant l'interminable scène d'ouverture d'Il faut sauver le soldat Ryan
 

 

Un seul écueil, mineur, mais que je ne peux m'empêcher de relever : les références religieuses et christiques ont parfois été un peu trop appuyées à mon goût. En effet, si ces dernières permettent de comprendre le personnage principal, profondément croyant, elles s'avèrent par moments superflues tant la force de caractère de Desmond suffit à elle-même. 

 

Au final, Tu ne tueras point s'avère d'une efficacité redoutable. Après plus de deux heures de film, je suis sortie assez secouée, et je ne vous cache pas qu'il m'a fallu le reste de la journée pour m'en extirper. C'est tour à tour attendrissant et fort, avec toute la puissance des émotions que le cinéma à grand spectacle est capable de nous faire éprouver sur grand écran. Un film qui ne devrait pas laisser les Oscars indifférents : un scénario inspiré d'une histoire vraie et héroïque, doublée de scènes à vous couper - littéralement - le souffle, tous les ingrédients sont ici réunis pour partir à la chasse aux statuettes dorées... On parie? 

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 4,5/5