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Publié le 5 Mai 2017

Une exposition d'Edgar Sarin

Du 31 mars au 20 juillet 2017

Au Collège des Bernardins

 

L'art contemporain, vous le savez peut-être si vous lisez régulièrement ces lignes, fait partie des sujets épineux à propos desquels je peine à me faire une idée claire. Et comme je ne déteste rien tant que de ne pas comprendre quelque chose, je saisis toutes les occasions possibles de voir du nouveau, dans l'espoir, à défaut d'apprécier, de réussir au moins à en saisir le sens.

 

Me voici donc à nouveau au Collège des Bernardins, quelques mois après y avoir découvert l'exposition de Tarik Kiswanson. C'est une fois de plus dans l'ancienne sacristie que le lieu fait dialoguer les époques, en abritant sous ses voûtes cisterciennes l'exposition Un minuit que jamais le regard, là, ne trouble, de l'artiste contemporain Edgar Sarin. 

 

Le concept est à la fois simple et énigmatique : chaque semaine, à la même heure, l'artiste s'enferme dans cet espace avec quelques personnes sélectionnées, qu'il appelle "échantillon de population". Pendant ce moment particulier, que l'artiste appelle "un minuit", les participants vont agir sur leur environnement, à l'aide des objets qui y sont présents, ils vont s'approprier cet espace et l'habiter : le lieu va donc évoluer, les objets se dévoiler, changer de place. A l'issue des minuits, le visiteur est à nouveau admis dans la sacristie : il doit alors faire appel à son observation, à son imagination, à son ressenti, pour reconstituer ce qui s'est passé au cours de ces 45 minutes de huis clos. 

 

D'ailleurs, les historiens de l'art et le public finiront bien par savoir... mais pas tout de suite ! Au cours de chacun des 16 minuits de l'exposition, un scribe est chargé de prendre des notes de réaliser quelques films et quelques photos. L'ensemble de ces documents sera ensuite scellé dans une capsule, puis enterré en forêt. Ils ne seront exhumés que dans 100 ans. 

 

Mais pour le visiteur de l'exposition aujourd'hui, concrètement, ça donne quoi ? 

 

 

Le jour de l'inauguration, une bonne centaine de personnes se presse devant la sacristie. L'artiste est à l'intérieur, avec les participants qu'il a choisi pour l'accompagner dans cette performance. A 19h10, avec quelques minutes de retard sur l'horaire prévu, la porte s'ouvre enfin pour laisser passer une procession d'une dizaine de personnes, menée par un prêtre. Il y a toutes les couleurs de peau, des parents, des personnes seules, des couples, des femmes, des hommes, des jeunes et des moins jeunes, des personnes valides et d'autres en situation de handicap : en les détaillant, on comprend mieux l'idée d'échantillon voulue par l'artiste. Ils s'éloignent, laissant derrière eux le sillage de l'encens qu'ils tenaient dans leurs mains. 

 

Les premiers visiteurs peuvent enfin accéder à l'installation. Ce qui saisit d'emblée, c'est la forte odeur d'encens, à la fois signe de l'activité de ce minuit, mais également réminiscence de l'histoire du lieu. Puis, j'aperçois une chaise accrochée aux voûtes, avec un carton. La troisième impression est auditive : l'artiste est là, qui joue quelques notes sur un piano en partie démonté et désaccordé, accompagné de trois participants qui semblent psalmodier, une bougie à la main. Un pendule accroché au plafond oscille. Pendant quelques dizaines de secondes, les notes résonnent encore, puis Edgar Sarin souffle la bougie déposée sur le piano, et les quatre hommes quittent la salle. 

 

 

Je m'engage alors plus avant dans l'exploration du lieu, à la recherche de sens. Des morceaux de bois et de pierre ont été disposés un peu partout. Un carré a été tracé au sol, à la craie, dans un coin duquel on a déposé une boîte contenant de la terre et - je l'apprendrai un peu plus tard - des graines prêtes à germer. Au mur, sont accrochés plusieurs cadres, dont un est rempli de papier froissé, et un peu plus loin, un bouquet de roses séchées semble léviter, attirant particulièrement la curiosité des visiteurs.

 

En revenant sur mes pas, je découvre d'étranges constructions où se trouvent des objets posés - volontairement ou involontairement - en équilibre précaire, que ne tardent pas à renverser des visiteurs maladroits, ou peu observateurs. Et, au milieu de la sacristie, accrochés à une colonne, encore de nombreux objets destinés à trouver peu à peu leur place dans le dispositif à l'occasion des prochains minuits. Plus j'observe, et plus je prends conscience d'une multitude de détails qui m'avaient échappé au premier abord.

 

 

Et puis, de façon plutôt inattendue, on me propose de rencontrer l'artiste. En quelques minutes, je me retrouve, un peu surprise et très intimidée, sur une terrasse du collège des Bernardins. Que raconte-t-on à un artiste lorsqu'on est pas sûr d'avoir compris, ni même apprécié l'exposition ? Une poignée de journalistes déjà présents m'épargneront heureusement de trouver une réponse à cette question épineuse. Je m'assieds discrètement dans un coin, comme une petite souris muette, et j'ouvre grand mes oreilles. 

 

Avec son costume cravate et ses cheveux soigneusement peignés, Edgar Sarin me fait penser à André Breton. L'air timide, presque absent, il répond aux questions d'un cercle de journalistes qui semblent déjà très bien connaître ses précédents travaux. Je me tasse au fond de ma chaise en espérant ne pas me faire remarquer. Ils évoquent notamment Concessions à Perpétuité, où l'artiste a conçu des oeuvres qu'il enferme dans des coffres de bois, à l'abri des regards, donc. A sa mort, les propriétaires de ces coffres recevront une lettre et pourront alors les ouvrir révélant ainsi les oeuvres qui y étaient mises en sommeil.  

 

A propos de l'exposition dont il est ici question, une journaliste s'interroge sur l'échantillon représentatif, "fait de rencontres", lui répond Sarin. Une autre demande le pourquoi de ce titre "Un minuit que jamais le regard, là, ne trouble". L'artiste la regarde fixement quelques instants, avant de répondre - non sans une certaine désinvolture, voire désintérêt - qu'il s'agit du vers d'un de ses poèmes, le premier qui lui avait traversé l'esprit lorsqu'on lui avait demandé un titre. 

 

 

Au fil des conversations, des leitmotivs commencent à apparaître : au lien avec la littérature et la poésie vient s'ajouter une certaine obsession du protocole, terme presque clinique, semblant pourtant se teinter dans son esprit d'une spiritualité qui le rapproche davantage du rituel. Un protocole qui, Edgar Sarin l'affirme à plusieurs reprises, n'est qu'un prétexte à son travail, et auquel il ne semble pas attacher, en tant que tel, une importance particulière.

 

D'autres liens se font jour : avec l'archéologie par exemple. L'idée que les objets prennent du sens à posteriori, avec l'éclairage que leur apporte le temps et de nouveaux éléments exhumés - au propre comme au figuré - est particulièrement présente. La notion d'évolution progressive, d'un sens non figé dans le temps, semble donc prépondérants. L'exposition présentée du Collège des Bernardins va ainsi prendre forme, dans l'espace et dans le regard du visiteur, sans que l'artiste lui-même ne sache encore quel en sera l'aboutissement exact. Edgar Sarin précise : "Une exposition doit mettre en péril et le créateur, et le spectateur". 

 

J'ai alors pris congé sur la pointe des pieds, les concepts, les images et les idées se bousculant dans ma tête. Pour être honnête, je ne sais pas encore, aujourd'hui, ce que je pense vraiment de l'exposition. En revanche, j'en retiendrai surtout l'impression, troublante, d'avoir pénétré dans l'univers d'un artiste singulier dont les codes m'échappent. Une invitation au vagabondage de l'esprit et à l'imagination plus qu'à une réflexion esthétique. A bien y penser, la ressemblance avec Breton n'est peut-être pas tout à fait fortuite !  

 

Pour vous faire votre propre idée

Un minuit que jamais le regard, là, ne trouble, jusqu'au 20 juillet au Collège des Bernardins

Entrée Libre 

l'installation est fermée tous les jeudis de 11h à 11h45 pendant la tenue des minuits