Tabloïd city ****

Publié le 8 Avril 2013

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De Pete Hamill,

aux éditions Balland

 

Sam Briscoe, septuagénaire élégant aux faux airs d’Inspecteur Harry est le rédacteur en chef du New York World, l’un des tabloïds mythiques de la Grosse Pomme qui vit ses dernières heures : le compte à rebours est en route et dans très peu de temps, la version papier va disparaître au profit d’une version online. La fin d’une époque, au grand dam de Sam. Mais cette nuit-là, alors qu’il boucle son ultime édition, un fait divers d’une violence inouïe va bouleverser son chemin de fer. Et sa vie. Cynthia Harding, une «socialiste» très introduite dans les milieux de l’art et de la culture, est sauvagement assassinée. Son assistante, Mary-Lou, partage son sort. Il en faut beaucoup pour déstabiliser un vieux briscard comme Sam. Seulement, Cynthia, c’est la seule femme qu’il ait jamais aimée… Tandis qu’il traverse cette nuit et cette journée pas comme les autres, on suit les parcours croisés d’un flic, Ali, l’époux de Mary-Lou, de leur fils Malik, fondamentaliste islamiste, et de bien d’autres encore…

-Unis

 

Voici un roman choral très accrocheur : on y suit 24 heures de vie de personnages qui se croisent, se retrouvent, se séparent, au gré d’évènements plus ou moins graves ou heureux.

 

La chronologie étant ininterrompue, seule la focalisation sur tel ou tel personnage change. J’avoue avoir un petit faible pour ce genre, qui offre une multiplicité de points de vue.

 

Au travers de cette construction de récit et des ellipses qu’elle induit dans l’histoire de chaque personnage, on sent que l’intention de l’auteur est de fabriquer du suspense. Malgré cela, ou peut-être parce que cette intention est trop visible, j’avoue ne pas avoir ressenti d’urgence à découvrir la suite. Toutefois, c’est avec une grande curiosité pour les personnages et leur parcours que j’ai lu cet ouvrage.

 

On pourrait reprocher à l’auteur d’avoir manqué de finesse dans la psychologie, d’avoir utilisé trop de personnages et par là même, de les condamner parfois à la caricature, mais il me semble que cet effet est inhérent au genre.

 

Au fond, qu’importe, puisque l’intérêt est ailleurs. Il réside tout entier dans le plaisir de voir peu à peu se tisser un tableau plus vaste, l’entremêlement des vies, la façon dont les actions de certains finissent par bouleverser la vie d’inconnus. L’effet domino, en somme, est fascinant.

 

 

Lu dans le cadre du

- On a la une ? demande Briscoe.
Logan sourit et passe une main dans son épaisse chevelure blanche. Par-dessus l'épaule de Briscoe, il lance un regard contemplatif vers la grande pièce. Briscoe pense : Nous vivons dans la capitale du néant. Logan a cinquante et un ans et, d'une certaine manière, ses cheveux drus et blancs le rajeunissent. Comme un diadème couronnant son visage glabre.
- Le gosse n'a pas fini son papier, fait Logan en désignant sa gauche. Tu devrais peut-être lui rappeler qu'on bosse pour un quotidien.
En entendant la réplique, l'une des plus vieilles du métier, Briscoe grommelle. Il se dit qu'elle est toujours d'actualité. Il regarde le gosse, Fonseca, qui plisse les yeux devant son écran d'ordinateur et ne voit plus rien d'autre que les gens qu'il a interviewés quelques heures plus tôt, très loin de la rédaction. Briscoe se penche à son tour par-dessus l'épaule de Logan, lève un oeil vers la grosse horloge verte à quatre faces suspendue au plafond, legs du World de Pulitzer. Il pense : On a encore beaucoup de temps.
- Qu'est-ce qu'on a d'autre ? interroge-t-il en jetant son manteau et sa veste sur un moniteur éteint. Sur le bureau sont étalées les premières éditions des journaux du matin. Le Times, le Post, le News. Logan clique sur une page qui propose quatre possibilités de une. Briscoe pense : Je suis si vieux. Il se souvient quand on taillait dans le bois les caractères du titre de une, c'était dans l'ancienne salle de composition du Post, un peu plus bas sur West Street. Il entend comme s'il y était le martèlement assourdi des linotypes. Revoit les linotypistes, sourds et muets, qui communiquent par signes. Et Paul Sann au marbre, qui coupe les articles de sa main ferme de rédacteur en chef. Pour détacher les lignes de plomb du bas des articles, il se sert d'un pied à coulisse.

Tout le monde fumait. Écrasait son mégot par terre. Il faisait chaud. Ça gueulait. Les sandwichs venaient du grec voisin. Envolé à jamais, tout ça.

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