Les vaches de Staline ***

Publié le 30 Octobre 2011

vaches de staline sofi oksanenDe Sofi Oksanen

aux éditions Stock

 

Les « vaches de Staline », c’est ainsi que les Estoniens déportés désignèrent les maigres chèvres qu’ils trouvèrent sur les terres de Sibérie, dans une sorte de pied de nez adressé à la propagande soviétique qui affirmait que ce régime produisait des vaches exceptionnelles. C’est aussi le titre du premier roman de Sofi Oksanen, dont l’héroïne, Anna, est une jeune Finlandaise née dans les années 1970, qui souffre de troubles alimentaires profonds. La mère de celle-ci est estonienne, et afin d’être acceptée, cette femme a tenté d’effacer toute trace de ses origines, et de taire les peurs et les souffrances vécues sous l’ère soviétique. Ne serait-ce pas ce passé qui hante encore le corps de sa fille ?

 

 

Après Purge, ma deuxième rencontre avec l'univers de cette auteur assez atypique. J'avais entendu parler de liens existants entre troubles alimentaires et non-dits familiaux, de la souffrance passée des parents ou grands-parents qui ronge psychologiquement les descendants. Je crois même que certains scientifiques ont travaillé sur le sujet notamment avec des descendants de survivants de la Shoah lorsqu'ils ont constaté un taux particulièrement élevé d'anorexie au sein de ce groupe.

 

Cet ouvrage est une illustration intéressante de ce thème. Ici, il n'est pas question de Shoah, cependant, mais de l'Estonie sous le régime soviétique et les nombreuses déportations de familles en Sibérie. Comme pour Purge, l'auteur fait alterner le récit d'Anna, jeune femme finnoise (la descendante), avec l'histoire de sa mère et de sa famille estonienne, ce qui crée une certaine dynamique, même si du coup elle brouille parfois les pistes. Dans mon cas, ce procédé a parfois altéré la compréhension, d'autant plus que je ne maîtrisais pas les différences entre l'Estonie et la Finlande. A moins que cet effet soit volontaire, pour recréer la recherche d'identité assez confuse du personnage principal.

 

Au départ, les problèmes d'Anna avec la nourriture semblent purement esthétiques,  avec l'idée de  maîtriser son corps, de le rendre parfait. Puis, peu à peu, se dessine l'image de la mère, estonienne, qui cherche à tout prix à gommer ses origines, et à faire de sa fille une finno-finlandaise, pour qu'elle ne souffre pas des clichés sur les estoniennes.  On commence à deviner le poids de l'aspect psychologique. Puis, à mesure que ses troubles augmentent, sa "boulimarexie", comme elle l'appelle, apparaît comme une sorte de maître, de Dieu auquel elle doit obéir, un démon dont elle ne peut se débarrasser, quand bien même elle en aurait envie.

 

Il est toujours intéressant de retrouver le contexte historique trouble qui sert de toile de fond à ce roman, et de découvrir les affres d'une maladie d'autant plus complexe que ceux qui en sont atteints ont du mal à vouloir en sortir.  Cependant, bien que les passages contemporains sur Anna permettent de voir de façon très détaillée l'évolution de la maladie dans l'esprit d'Anna, ils apparaissent, à la longue, comme un peu lassants. Sans doute aurait-on gagné à condenser davantage ce récit.

 

Ce livre est très bon, mais il est vrai qu'après Purge, tellement percutant, les Vaches de Staline apparaît un peu fade en comparaison malgré un sujet fort intéressant et une interrogation psychologique développée sur le poids de l'histoire familiale.

 

 

 

Livre lu dans le cadre de l'opération match de la rentrée littéraire de Priceminister

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Ma première fois, c'était différent. Je croyais que ce serai atroce, compliqué, sale et gluant. Je croyais que mes entrailles cracheraient du sang et que j'aurais deux fois plus mal au ventre. Je croyais que je n'y arriverais jamais, que je ne pourrais pas, que je ne voudrais pas, mais quand les premiers craquements de mes abdominaux me sont parvenus aux oreilles, mon corps en a décidé pour moi. Il n'y avait pas d'alternative.

C'était divin.

La flamme du briquet a fait scintiller mes yeux à l'éclat fatigué. Ma première cigarette après ma première fois. Ça aussi, c'était divin. Tout était divin.

La seule chose qui l'emportait, c'était la satisfaction et le triomphe. J'avais peut-être la voix un peu rocailleuse et éraillée, mais bon.

Et j'ai su qu'il y aurait une deuxième fois. Une troisième. Une centième. A chaque fois, c'est sûr, ça ne se passerait pas comme ça. Pour certains, la première fois reste la dernière, mais pas pour ceux qui sont bons à ça et bons pour ça.

Moi, j'ai été bonne à ça tout de suite.

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