l'élimination-rithy Panh jean-christophe batailleDe Rithy Panh, avec Christophe Bataille

aux éditions Grasset

 

"A douze ans, je perds toute ma famille en quelques semaines. Mon grand frère, parti seul à pied vers notre maison de Phnom Penh. Mon beau-frère médecin, exécuté au bord de la route. Mon père, qui décide de ne plus s'alimenter. Ma mère, qui s'allonge à l'hôpital de Mong, dans le lit où vient de mourir une de ses filles. Mes nièces et mes neveux. Tous emportés par la cruauté et la folie khmère rouge. J'étais sans famille. J'étais sans nom. J'étais sans visage. Ainsi je suis resté vivant, car je n'étais plus rien."

Trente ans après la fin du régime de Pol Pot, qui fit 1.7 millions de morts, l'enfant est devenu un cinéaste réputé. Il décide de questionner un des grands responsables de ce génocide : Duch, qui n'est ni un homme banal ni un démon, mais un organisateur éduqué, un bourreau qui parle, oublie, ment, explique, travaille sa légende.

 


Je me souviens, dans mon livre d'histoire de Terminale, du regard d'un jeune garçon. La légende précisait qu'il faisait partie des victimes du régime des khmers rouges et qu'il était sur le point d'être exécuté. Je me souviens également m'être interrogée sur ce qu'il pouvait penser, ressentir au moment où on a pris cette photo. Son regard et cette question m'ont tourné dans la tête jusqu'au moment où j'ai décidé d'écrire un texte à ce propos. Aujourd'hui, je ne me souviens plus si je l'ai fait ou non, mais je revois encore cette photographie. Quelque part, je savais donc qu'il y avait eu des massacres au Cambodge, associés au nom des khmers rouges, mais guère plus. 

L'auteur et réalisateur cambodgien Rithy Panh entrecroise dans cet ouvrage les entretiens qu'il a eu avec Dutch, chef de la plus terrible des prisons Khmères, avec ses propres souvenirs de la guerre. Ce qui frappe tout d'abord, c'est que l'auteur n'est ni haineux, ni même, globalement, revendicatif. Son obsession pour cette terrible période, qu'il a lui-même vécue, est surtout animée par une farouche envie de comprendre : par quels mécanismes un peuple peut-il arriver à exterminer près d'un tiers des siens en quatre ans ?

Pour répondre à toutes ces questions, Rithy Panh multiplie les entretiens filmés avec d'anciens bourreaux, leur demande de refaire les gestes, de raconter. Après avoir interrogé des dizaines des ces hommes, à chaque niveau, il obtient finalement une série d'entretiens avec Dutch, ancien directeur de la prison de S-21, dont nul n'est ressorti vivant. Il interroge sa culpabilité, sa responsabilité, ses souvenirs. L'homme se livre, ment, se dérobe, raconte, et tente sans doute de manipuler son interlocuteur. 

Cet auteur, traumatisé par ce qu'il a vécu, cherche donc à comprendre, et par là-même, à laisser aux générations futures non un jugement, mais des faits, des aveux, une matière concrète qui leur permette de connaître ce pan de leur histoire. Au-delà du simple aspect thérapeutique de cette démarche - l'auteur étant sans aucun doute animé de la culpabilité du survivant - on sent également la démarche intellectuelle profonde , quasi scientifique qui sous-tend l'exercice.

Ce qui m'a le plus frappé, au delà du récit des tortures et du climat de terreur atroces contenu dans cet ouvrage, ce sont les similitudes que l'auteur met en évidence entre la machine de mort khmère qu'était le centre S-21 et celle des camps nazis. En effet, si l'idéologie est différente - même si la notion de pureté est également très présente, elle s'applique surtout aux idées - la multiplication des tâches, leur répétition et la dilution de la responsabilité des bourreaux ont créé une dilution de la culpabilité similaire à celle que l'on a pu entendre aux procès de Nuremberg. Dutch lui-même, pourtant a priori dans une position de décideur, se décrit comme un technicien de la révolution : la torture trouve une justification à ses yeux, tant que les méthodes et processus sont règlementaires. Il n'était, selon lui, que l'outil d'une idéologie pure et souveraine. Y croit-il réellement ? Tente-il de se déculpabiliser aux yeux du monde ou à ses propres yeux? Manipule-t-il ses interlocuteurs ?

Vous le savez, je n'aime pas l'expression "ouvrage coup de poing" car elle a été trop galvaudée. Pourtant, cette fois-ci, il n'est pas de terme que je trouve plus juste pour décrire l'impression que m'a laissé cet ouvrage : la prise de conscience d'un terrible massacre, et la douloureuse confirmation d'une certitude qui m'effraie chaque jour davantage : on ne sait jamais ce que les hommes, ce qu'on serait soi-même capable de faire dans des situations aussi dramatiques. Il est tellement facile d'y penser en théorie, avec de grandes idées, bien au chaud dans son fauteuil, mais en cas réel, combien de héros pour combien de bourreaux ?

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 4/5 

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Je retrouve ces notes prises lors de la sortie de S-21 - la machine de mort khmère rouge : "C'est au cinéaste de trouver la juste mesure, la mémoire doit rester un repère. Ce que je cherche, c'est la compréhension de la nature de ce crime et non le culte de la mémoire. Pour conjurer la répétition." Plus loin : "la base de mon travail documentaire est l'écoute. Je ne fabrique pas l'évènement. Je crée des situations. J'essaie de cadrer l'histoire, le plus humainement possible, au quotidien : à la hauteur de chaque individu." Enfin : "je n'ai jamais envisagé un film comme un réponse ou comme une démonstration. Je le conçois comme un questionnement." A ceux qui ont fui à temps, à ceux qui ont échappé aux Khmers rouges, à ceux qui ont oublié, ou qui ne veulent pas voir, je donne ces images : qu'ils puissent voir; qu'ils voient.

Un matin, on nous a rassemblés en cercle, adultes et enfants du village. Nous nous sommes assis, inquiets, silencieux. Une femme s'est avancée au milieu de nous, en larmes. Elle tremblait. Son fils, qui était plus jeune que moi et que je connaissais bien, s'est levé et s'est adressé à elle violemment. Je n'ai pas oublié son regard fixe et sa voix de métal. Il criait: "Tu es une ennemie du peuple. Les mangues que tu as cueillies appartiennent à l'Angkar. Tu n'as pas le droit de les prendre et de les garder pour toi. C'est une attitude bourgeoise et honteuse. C'est une trahison. Tu dois être jugée par la communauté.

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