je-vous-ecris-de-parisJe vous écris de Paris

Aux éditions Parigramme 


Voici un ouvrage recueillant des extraits de lettres de personnages historiques, plus ou moins connus, racontant Paris, ses habitants, son ambiance, ce mélange de dureté et de raffinement, de drames et d'émerveillement, de pauvreté et de luxe, de culture et de frivolité qui font de Paris une ville si particulière, encore aujourd'hui.

 


Quelques lettres sont particulièrement éprouvantes, à l'image de celle racontant le supplice de Damiens, un homme coupable d'attentat sur la personne de Louis XV. On frémit au récit de son exécution, qui nous fait comprendre comment l'invention de ce bon docteur Guillotin a par comparaison pu paraître humaniste. Il est aussi question de révolutions, de boulevards illuminés, d'une bousculade mortelle dans une rue que j'arpente chaque jour et ne vois donc plus du même oeil, du Louvre, des rues animées, du choléra, de feux d'artifices et de festivités populaires... entre autres.


Un lecteur féru d'histoire pourra parfois regretter que les extraits soient un peu courts, puisque n'ont été sélectionnés que les paragraphes évoquant pleinement Paris. Toutefois, ce fait ne dessert pas vraiment l'ouvrage :  le lecteur passe facilement d'un récit à l'autre, d'une vision à l'autre, très simplement. A noter, la présence de quelques lignes d'explication, au début de chaque extrait, sur l'auteur, le destinataire et parfois l'époque, qui nous donnent les clés de compréhension de la lettre. Souvent nécessaire, elles pallient un peu cette impression qu'on a de "sauter" de lettre en lettre en les ancrant dans un contexte.

Cet ouvrage m'a d'ailleurs inspiré une réflexion qui n'est pas nouvelle. A l'heure où grâce à Internet, au téléphone portable, à facebook, nous n'avons jamais autant communiqué, qu'en restera-t-il pour la postérité ? L'époque des grandes correspondances est aujourd'hui révolu, et nous en tirons bien entendu des avantages, mais même si cette dématérialisation est une chance à bien des égards, je ne peux m'empêcher de songer aux lettres sur lesquelles s'appuient les historiens pour reconstruire une époque, les chercheurs en littérature pour étudier un écrivain... il leur restera des interviews, des images de la personne publique, mais peu de l'intimité, perdue au fil des e-mails. Et puisque dans un prochain article il en sera question, que serait-il resté de Juliette Drouet et de sa relation avec le grand Victor Hugo sans cette correspondance de près de 50 ans, sans ces 20 000 lettres échangées ? Probablement pas grand chose. Mais je m'égare...

Cet ouvrage s'adresse donc à tous ceux qui aiment Paris pour ce qu'elle est, une ville de contrastes et d'art, où la vie est chère et les gens maussades, où l'on est pressé chaque jour dans le métro, mais où on côtoie souvent l'histoire, où la vie artistique est foisonnante, où il y a tant à vivre et à voir.

 

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 4/5

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DES FIGURES JEUNES ET VIEILLES, BELLES ET LAIDES, ET AINSI DE SUITE

Nicolaï Karamzine

Ecrivain et historien russe, Nicolaï Karamzine (1766-1826) entreprit en 1789 un voyage à travers l'Europe. Ses lettres d'un voyageur russe, dont la publication s'échelonna de 1791 à 1801, ont vraisemblablement été rédigées à postériori, à son retour.

[...]

Quant aux français, ils ont un talent particulier pour marcher dans la boue sans se salir ; ils sautent de pierre en pierre, et se sauvent dans les boutiques quand ils rencontrent des équipages. L'illustre Tournefort, qui avait fait le tour du monde, revenu à Paris, fut écrasé par une voiture, parce que pendant ses voyages, il avait perdu l'habitude de sauter comme un cabri dans les rues : art devenu indispensable pour les habitants de cette capitale.

Quand on marche dans Paris, n'importe dans quelle direction, on finit toujours par se retrouver dans les allées ombragées des boulevards. Il y a trois allées parallèles : une pour les voitures et deux pour les piétons. Elles forment comme une ceinture enchantée autour de la cité parisienne. Autrefois, les habitants venaient ici jouer à la boule sur le vert gazon, d'où le nom de boule-vert ou boulevard. Il n'y avait ici auparavant que des remparts en terre pour défendre la ville; plus tard on y a planté des arbres.

Il y a les vieux et les nouveaux boulevards.

Les premiers sont les rendez-vous du luxe et de l'élégance. Là se trouvent la Comédie, l'Opéra, les maisons splendides, les riches cafés, les pavillons fantastiques, les bosquets, dans lesquels les saltimbanques viennent charmer la foule par les tours de force et d'adresse. Les produits les plus rares de la nature s'y étalent aux yeux des promeneurs, savoir, des oiseaux étrangers, tels que colibris et autruches, des tigres, des crocodiles, etc. Là aussi quelque Circé, assise sous un marronnier, fait aux passants des yeux langoureux, des gestes passionnés; puis, les voyant s'éloigner avec indifférence, soupire en murmurant : "le cruel coeur de bronze!".

Là, le jeune fat échevelé coudoie un vieux petit-maître poudré, lui lance un sourire moqueur et offre le bras à une chanteuse de l'Opéra... Là enfin, des voitures sans nombre vont et viennent sans cesse, laissant apercevoir à leurs portières des figures jeunes et vieilles, belles et laides, et ainsi de suite. Enfin, pour clore dignement ce pêle-mêle bigarré, on y voit de temps à autres parader un détachement de la garde nationale. Croiriez-vous que j'ai mis toute une journée à parcourir cette partir tumultueuse des vieux boulevards ? [...]

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