Jacquou le Croquant ***

Publié le 12 Février 2012

jacquou croquant eugene le royD'Eugène Le Roy

aux éditions du livre de poche

 

 

C'est un obscur fonctionnaire de Montignac, en Dordogne - Eugène Le Roy -, qui réalisera, vingt ans après la mort de Michelet, le voeu célèbre de l'historien d'écrire un livre populaire : un livre qui s'adresse au peuple, lui raconte son histoire, exprime sa révolte à l'égard des puissants qui l'oppriment et son inquiétude face à la disparition. du monde rural et des modes de vie traditionnels. Dans une oeuvre à la fois naïve et colorée, sombre et cruelle, Le Roy met la fiction au service de la mémoire collective. Il offre, en même temps qu'un document sur la vie rurale - symbole de toutes les souffrances paysannes dans le bas Périgord au début du XIXe siècle -, un roman d'aventures militant, dans lequel le discours sur la France de cette époque double en permanence le récit d'une révolte paysanne sous la Restauration; un conte auquel ne manquent ni les loups ni les sorcières, mais un conte politique, animé par la revendication de justice sociale et traversé par le souffle immense de l'épopée révolutionnaire.

 

 

Parfois, je puise dans les classiques mes nourritures littéraires. Aujourd'hui, il s'agit de Jacquou le Croquant. Ayant vu le film de Laurent Boutonnat il y a quelques années et l'ayant fort apprécié, je m'étais dit (comme toujours) qu'il faudrait que je lise l'ouvrage. C'est chose faite aujourd'hui !

 

Ce livre dresse, à travers l'histoire de Jacques Ferral, dit "Jacquou le Croquant", un portrait humaniste de la campagne périgourdine du 19e siècle. Ecrasés par des hommes que l'opportunisme et le manque de scrupules ont fait nobles, asservis par l'église, dont les envoyés sont vénaux et égoïstes, les paysans du Périgord apparaissent comme des êtres misérables, luttant pour leur survie avec toutes les peines du monde. Cette lutte, forcément inégale lorsqu'ils se dressent contre des oppresseurs puissants, est vouée à l'échec. 

 

Heureusement, il existe des nobles et des curés qui échappent à la règle, et c'est auprès d'eux que Jacquou grandit, ajoutant à sa condition paysanne une éducation rare dans ce milieu pour l'époque. Bien décidé à se venger du Comte de Nansac qui est la cause de tous ses malheurs, doté d'une capacité de réflexion développée par son éducation et animé d'une soif de justice qui entraîne ses compagnons d'infortune, Jacquou va devenir le symbole de cette lutte contre l'oppression.

 

Le livre que j'ai eu entre les mains est assurément une version commentée pour les scolaires. L'avantage est d'avoir plus d'informations sur certains termes de patois utilisés dans le livre. L'inconvénient c'est d'en avoir trop, et surtout, souvent les mêmes qui se répètent sans fin. Pour le reste, une fois passées les premières pages et habituée au langage rural, je me suis laissée emporter sans déplaisir dans cette histoire. j'ai suivi avec intérêt et indignation l'enfance terrible du héros, la misère de sa famille, et la dignité infinie avec laquelle sa mère ne cesse de se battre. On s'attache aux personnages, et cette histoire se déroulant au 19e, fait paradoxalement écho à d'autres histoires, actuelles et tout aussi révoltantes.

Alors je fus pris d’un grandissime désir de contempler mon ouvrage. Ayant laissé passer ces gens, je gagnai à travers les coupes un des endroits les plus élevés de la forêt, où il y avait un grand hêtre sur lequel j’étais monté plus d’une fois, et, l’embrassant aussitôt, je me mis à grimper.

À mesure que je montais, je découvrais le feu, et, arrivé au faîte, l’incendie m’apparut dans toute son étendue. La forêt de l’Herm brûlait sur une demi-lieue de largeur, semblable à un grand lac de feu. Les taillis, desséchés par la chaleur, flambaient comme des sarments ; les grands baliveaux isolés au milieu de l’incendie résistaient plus longtemps, mais, enveloppés par les flammes, le pied miné, ils finissaient par tomber avec bruit dans l’énorme brasier où ils disparaissaient en soulevant des nuages d’étincelles. La fumée chassée par le vent découvrait ce flot qui s’avançait rapidement, dévorant tout sur son passage. Les oiseaux, réveillés brusquement, s’élevaient en l’air, et, ne sachant où aller dans les ténèbres, voletaient effarés au-dessus du foyer géant. Sur le sourd grondement de l’incendie s’élevaient dans la nuit les pétillements du bois vert se tordant dans la flamme, les craquements des arbres chus dans l’amoncellement de charbons ardents, et les voix des gens affolés travaillant à préserver leurs blés mûrs. Dans les clairières, des langues de feu s’allongeaient comme d’immenses serpents, et s’arrêtaient finalement à la lisière des bois. Sur le seuil des maisons d’alentour, inondées d’une aveuglante lumière, des enfants en chemise regardaient tranquillement brûler la forêt du comte de Nansac. Les lueurs de l’immense embrasement seprojetaient au loin sur les collines, éclairant les villages de rougeurs sinistres qui se reflétaient dans le ciel incendié. Plus près, au-dessus des maisons basses du village, les tours et les grands pignons du château de l’Herm se dressaient comme une masse sombre où brillaient dans les vitres des reflets enflambés.

Je restai là, à cheval sur une grosse branche, jusqu’à la pointe du jour, suivant les progrès du feu, qui, sauf en quelques coins préservés par un bout de chemin, ne s’arrêta qu’après avoir dévoré toute la forêt, laissant après lui un vaste espace noir d’où s’élevaient des nuages de fumée. Alors, bien repu de vengeance, je descendis de mon arbre, et m’en retournai à la tuilière, plein d’une joie sauvage.

Merci à mon petit four, on crut que le feu avait été mis par des enfants en s’amusant ; ils furent interrogés, tous ceux de par là, à tour de rôle, mais inutilement : le comte de Nansac en fut pour six ou sept cents journaux de bois brûlés.

Dès lors, il me sembla que je devenais un homme. L’orgueil de ma mauvaise action me grisait ; je mesurais ma force à son étendue, et je me complaisais dans le sentiment de ma haine satisfaite. De remords, je n’en avais pas l’ombre, pas plus que le sanglier qui se retourne sur le veneur, pas plus que la vipère qui mord le pied du paysan. Au contraire, la réussite de mon projet m’affriandait jusqu’à me faire songer aux moyens de me venger encore.

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