Encre brute ***

Publié le 12 Avril 2013

encre bruteDe Jérôme Baccelli,

Aux éditions Pierre Guillaume de Roux

 

"- Le diable ? À quoi le reconnaîtrez-vous donc, votre diable ?
Le professeur avait pris un air effrayé.
- Ses actes parleront pour lui. Et s'il le faut, s'il faut d'abord en faire un prince du mal avant de le sacrifier, s'il faut le porter au pinacle pour mieux l'en faire descendre, eh bien nous le ferons. De son règne jailliront les gisements d'encre brute, de ses crimes éclatera l'apocalypse annoncée, comme l'a prédit l'oracle... "
Al-Majid, l'assassin appelé à devenir le futur raïs de Babylone, s'entretient en prison avec l'évangéliste Lindsay Steward, à la solde des services secrets américains, lui aussi condamné à mort... Il vient de comprendre que tuer ne suffit pas à conjurer le sort.
À l'oracle de la Bible, il va devoir opposer sa propre malédiction. La main qui tue sera aussi celle qui écrit...
Un conte des Mille et Une Nuits transposé dans l'Irak de Saddam Hussein sur fond de guerres et de coups d'État sanglants.

 

 

Dans cet ouvrage, on parle de folie. De folie créatrice qui tourne à la folie destructrice.

Comment naît l’inspiration ? Comment cette inspiration est-elle mise en mots, en phrases ? Ce sont, de toutes les questions soulevées dans cet ouvrage, les plus évidentes.  En opposant complètement ses deux personnages,  il met en scène deux pulsions créatrices, l’une mue par l’inspiration, l’autre la recherchant avec désespoir.

 

Ces seuls éléments font déjà de cette histoire plus qu’un banal récit. Le roman devient alors conte et sa portée plus philosophique que narrative. Les références répétées aux mille et une nuits, à l’Orient rêvé des poètes,  ne font qu’accentuer cette impression bien que l’action ait été transposée sur une terre bien réelle à une époque contemporaine. 

 

Il est bien difficile d’en dire davantage tout en restant concis sur cet ouvrage. Peu au fait de la littérature et de la poésie orientales, j’imagine être passée à côté d’une multitude de références et de sens. Reste qu’à la manière d’un conte, cette histoire possède à n’en pas douter divers niveaux de compréhension et que l’on peut y voir des choses différentes en fonction de ses connaissances et de sa vision du monde.

 

Un ouvrage dont je devine toute la richesse en ayant l’impression de n’en saisir qu’un pan. Intéressant et rageant à la fois.

 

 

La débâcle d'Um Al Ma'arik provoqua moins l'humiliation d'un peuple que celle d'un seul homme. Cet homme n'était pas n'importe qui. Il s'était pris pendant longtemps pour l'héritier naturel de Saladin, né dans la même ville que lui, mais aussi de Nabuchodonosor, de Hammourabi et d'Alexandre le Grand. Au lendemain de la débâcle d'Um Al Ma'arik, la mère de toutes les guerres, on crut que cet homme avait enfin renoncé à son ambition de débouter les croisés. En fait, il n'avait abandonné le voeu de les chasser des sables d'Al Jahrah que pour l'exaucer sur une feuille de papier.


A la réalité cet homme avait toujours préféré la fiction. Il avait tué, il avait fait tuer, il avait perpétré un génocide sans éprouver jamais le moindre remords. Au lendemain de la débâcle d'Um Al Ma'arik, ne pouvant admettre qu'il venait d'être battu à plate couture, il fit écrire un récit, un roman médiéval où il prit soin d'inverser les rôles entre vaincus et vainqueurs.


Il fit en sorte que l'ouvrage soit lu - non pas parce qu'il était bien écrit, mais parce que cet homme avait une certaine emprise sur son lectorat. Ainsi espérait-il que le succès de son roman occulterait l'échec de ses armées. Ce peuple n'était pas non plus n'importe quel peuple : il s'agissait du peuple de Babel et d'Erech, il s'agissait de ce peuple très ancien dont parlait déjà un livre très ancien, vieux de près de deux mille ans - un oracle étrange, qui prédisait l'apparition du diable pour la première fois en ces terres, en Mésopotamie. Autrefois, cet homme avait lu l'oracle. A vrai dire, cette prophétie lui servait souvent d'introduction en ce monde.

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