De Georges Bizet 

A l'Opéra Bastille

Direction musicale : Philippe Jordan

Mise en scène Yves Beaunesne

Distribution

Anna Caterina Antonacci : Carmen

Nikolai Schukoff :  Don José

Ludovic Tézier :  Escamillo

Genia Kühmeier : Micaela

Edwin Crossley-Mercer : Le Dancaïre

François Piolino : Le Remendado

François Lis : Zuniga

Alexandre Duhamel : Morales

Olivia Doray : Frasquita

Louise Callinan : Mercedes

Philippe Faure : Lillas Pastia

Frédéric Cuif : Un Guide

 

Pour sa première fois à l'Opéra, nous avions choisi avec Monsieur Lalune un opéra populaire, rempli d'airs célèbres, et qui plus est, en français. Il me semblait inutile, dans une approche de découverte, de multiplier les risques dès le départ. L'opéra de Paris me paraissait un choix sûr : c'est une référence au même titre que la comédie française pour le théâtre.

Malheureusement, je vais devoir ajouter ma pierre à l'édifice des déçus de cette production. J'aurais tellement aimé vous dire que nous avons passé une soirée magique, comme ce fut le cas avec soeurette pour la Fille du régiment! J'aurais tellement aimé me laisser emporter par la passion de cette histoire, par cet opéra beau à en pleurer. Las !  La mise en scène brise même les meilleures volontés.

Entendons-nous bien, je ne rentrerai pas dans les débats de teinte capillaire qui en ont scandalisé certains : pour moi, Carmen n'est pas blonde, mais ce n'est pas ça qui a fait un mauvais spectacle. Ceux qui me lisent depuis un certain temps sauront sans doute que je ne fais pas partie des puristes qui considèrent qu'il faut monter les opéras (ou les pièces de théâtre) stricto sensu. Le décalage temporel ou spatial est même souvent intéressant en ceci qu'il montre l'universalité des thèmes qui y sont abordés. Ici, le metteur en scène a choisi l'époque de la Movida, l'Espagne d'Almodovar plutôt que celle rêvée par Bizet et les romantiques. Pourquoi pas ?  Rien de tout ceci ne me choque. Mais qu'on me propose une Carmen blasée, détachée, noyée dans ses vêtements sombres au milieu de la foule bigarrée, invisible lorsqu'on ne devrait voir qu'elle, je dis non.

Lors du dernier acte, j'ai presque crié au scandale : je ne suis pas une spécialiste de la musique, mais tout de même, tout, dans ce final, de la musique aux paroles, tout indique qu'il y a lutte. On a assisté à un massacre scénique : Carmen statique, se laissant passer une robe de mariée, résignée, montrant mollement sa bague à José au lieu de la lui balancer à la figure, se laissant étrangler sans même songer à bouger de là.

Certes, je comprends bien l'idée qui sous-tend cette proposition (Carmen a vu sa mort prochaine dans les cartes) mais elle est en contradiction totale avec ce qui se passe à l'orchestre à ce moment là et avec le texte lui-même. Si on admet qu'elle soit un instant résignée, passons, mais lorsqu'elle dit "frappe-moi donc ou laisse-moi passer" elle affirme sa force et, puisqu'il n'agit pas, elle reprend théoriquement le dessus. De la même manière, ici, José ne la tue plus par dépit ou par accident, cédant à une pulsion. Il est un tueur froid, ayant prémédité son acte ce qui est d'autant plus illogique que depuis le début du spectacle, on l'a vu violent, jaloux, impulsif. Le metteur en scène a réussi la prouesse de vider ce final de toute force, de toute passion. S'il souhaite nous montrer sa vision des choses, au moins qu'elle soit logique jusqu'au bout. Alors vous comprenez, au milieu de tout ça, la couleur de cheveux de Carmen, je m'en fiche pas mal.

Et puis il y a les chanteurs, qui essayent de défendre ce qu'il leur reste, avec plus ou moins de succès. Le choeur, pourtant cause de cacophonie visuelle, assure une belle présence vocale. L'orchestre m'a semblé excellent avec de très belles nuances mais je ne suis pas une spécialiste. Peut-être jouait-il toutefois un peu fort comparé au son qui provenait de la scène car, au delà de tout jugement sur la qualité des voix, que je ne suis pas en mesure d'évaluer, il est certain qu'Antonacci semblait avoir du mal à passer l'orchestre. Au vu des très belles interprétations du personnage qu'elle a pu livrer ces dernières années, je suis tentée de la penser davantage bridée par la mise en scène et les intentions de jeu que de juger son interprétation en elle-même. Schukoff étant malade, il est difficile de lui jeter la pierre. Les deux personnages principaux éclipsés, les bonnes surprises viendront donc des second rôles : Ludovic Tézier en toréador cabotine juste ce qu'il faut, Dancaïre et Zuniga sont très convaincants, mais la vraie star est incontestablement Genia Kühmeier qui campe une Michaela tout à la fois forte et fragile, offrant au spectateur le seul vrai moment de grâce de la soirée avec un "je dis que rien ne m'épouvante" comme tombé du ciel. Une once de beauté dans tout ce gâchis. 

Mais voyez, je m'emporte, je détaille, et j'ai déjà perdu la plupart de mes lecteurs. On dit souvent que les critiques, particulièrement parisiens, sont snobs, intellectualisent trop, voire se complaisent dans une insatisfaction permanente ou un mépris systématique. C'est possible. Une chose est sûre : quand critiques, professionnels du spectacle et néophytes (dont monsieur Lalune et moi-même considérons faire partie) s'accordent presque unanimement pour dire du mal d'une production, ce n'est sans doute pas un hasard...

La note tout à fait subjective et qui n'engage que moi : 2/5

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