Lettres d'Algérie **

Publié le 27 Septembre 2009

Lettres d'Algérie, d'André Ségura

Lieu et époque: France, Algérie, 1958 - 1959
Genre: Epistolaire

Il y a deux côtés en moi qui s'opposent à propos de cet ouvrage: d'une part le côté qui s'intéresse purement au document historique que constituent ces lettres, et qui a été très agréablement surprise en découvrant qu'un historien (Daniel Lefeuvre) avait intercalé des commentaires entre les lettres pour mieux replacer l'histoire personnelle de Segura dans le contexte historique du moment, posant ainsi de grand jalons pour venir en aide à ceux qui ne connaissent pas grand-chose de ce conflit (ce qui était mon cas). D'autre part, mon côté humain s'est insurgé contre la personnalité de ce jeune homme qu'était André Segura. J'aurais tout compris: révolte, colère, incompréhension, tout, sauf le mépris qu'il porte à tous : militaires, petits gradés, semblables, supérieurs, pieds-noirs, et j'en passe. Même le ton qu'il emploie à l'égard de ses parents pour demander, sans ménagement ni remerciement, toujours plus d'argent - car en permission il dîne dans les meilleurs restaurants de la ville et ne se refuse pas grand-chose - m'a paru d'une ingratitude crasse.
Personne n'est exempt de défauts, bien entendu, mais ce mépris systématique pour tout ce qui l'entoure m'a profondément exaspéré, à tel point, que même lorsque le pauvre garçon change de ton, reconnaissant à mesure qu'il perd en confort, que ses situations précédentes "n'étaient pas si mal", je n'ai pas pu m'y attacher, ni même le plaindre. Il y a pourtant de quoi ébranler un coeur de pierre: les conditions de vie, la peur omniprésente, cette guerre si complexe, ces combattants qui n'y croient pas vraiment...
Alors voilà, reconnaissant la valeur historique et de témoignage de ces lettres, je n'ai cependant  pas vraiment pu m'attacher aux pas de ce jeune appelé dont je respecte l' histoire mais pas l'attitude.


4e de couverture:
Le 8 avril 1959. André Segura meurt à 22 ans sous les balles du FLN.
Depuis le premier mars 1958, alors qu'il fait ses classes dans le sud-ouest de la France, il écrit à ses parents. Des lettres émouvantes, où percent les angoisses, la souffrance mais aussi les petites joies et le quotidien d'une jeune homme des années 1950 pris dans la guerre d'Algérie.
Au-delà du destin individuel, c'est le sort de toute une génération sacrifiée qui se dessine.


Extrait:

[Lettre à son père, 17 juillet 1958, Cherchell]

[...] Et les jours s'écoulent beaucoup plus vite qu'on ne croit et la réalité des choses que l'on apprend nous les rend plus angoissantes, plus aigües que jamais. Un magnifique discours du colonel nous a souhaité la bienvenue et nous a fait comprendre qu'il nous mènerait la vie dure et qu'il nous demanderait parfois des efforts au-delà des limites possibles ; ce qu'il veut c'est après cet épuisement physique nous retrouver maîtres de nos facultés intellectuelles et prêts à "décider". Prise en soi la chose est valable mais cela ne peut pas nous empêcher de nous révolter contre cet anéantissement systématique, et pour quoi s'il vous plaît ?
Je crois t'avoir dit dans une précédente lettre qu'un camion avait été anéanti à quelques kilomètres d'ici et que des bandes rebelles sont venues en renfort dans la région : il en découle des gardes renforcées, des patrouilles fréquentes, mais pas de danger réel, je crois. Je ne suis pas encore allé à Alger mais je pense le faire d'ici peu.
Nous allons commencer les "nomadisations" dans les mechtas environnantes. Cela consiste à entrer en contact avec la population indigène et à procéder à des vérifications d'identités.
Comme je l'ai déjà mentionné, la "guerre psychologique" joue ici un très grand rôle, et on nous en parle beaucoup. Souvent malhabile, je crois que l'idée est assez bonne et en tout cas aussi efficace et moins sanglante que la guerre armée. Nous aurons des cours dans ce domaine faits par des spécialistes. A propos de psychologie l'expérience à laquelle j'ai consenti à me prêter auprès des jeunes musulmans semble prendre un tour très désagréable : certains étudiants sortis de Science-Politiques et autres maniaques des fichiers ont obtenu que nous rédigions de véritables fiches de renseignement sur les jeunes garçons en question, chose à laquelle je ne consentirai jamais et je ne suis pas le seul; d'autre part la mauvaise organisation de la chose a fait que nous avons paru opérer un commando sur les tentes de ces délinquants et qu'ils en ont immédiatement eu de la méfiance. Enfin ne nous laissons pas décourager.
Je vais écrire à Maman qui pourtant a dû déjà recevoir une lettre de moi.
D'autre part tu ne me parles pas du tout de la grande enveloppe contenant les photos en tenue de saut (une grande et une petite) et qui est partie de Mont-de-Marsan, il y a déjà un certain temps. Ne manque pas de me dire si tu l'as reçue.
Baisers
André Segura
17 juillet
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