Il y a quelques semaines, je vous parlais de Fushigi! : improvisations à la manière de Miyazaki, un spectacle que Monsieur Lalune et moi-même avions particulièrement apprécié. Mais en sortant du théâtre, outre de la magie plein les yeux, il me restait également beaucoup d'interrogations.

Comment construit-on un spectacle fondé sur l'improvisation ? D'où est venue cette idée de rendre hommage à Miyazaki au travers de cette forme si particulière ? Rencontre avec Ian Parizot, directeur de la troupe Again! Productions, qui a accepté de répondre à mes questions.

 

Ian Parizot - Directeur de la troupe Again! Productions - Théâtre improvisation - Fushigi!

 

Tu as un parcours atypique, tout d'abord cadre dans la finance, et maintenant directeur artistique de la troupe Again ! Productions. Comment as-tu découvert le théâtre, l'improvisation, et qu'est ce qui t'a amené à finalement t'y consacrer ?

J'ai commencé le théâtre au lycée, à l'époque où je vivais à Tahiti, et c'est là bas que j'ai vu à la télévision mes premiers matches d'improvisation, sur la chaîne Comédie. L'idée d'en faire me plaisait, mais ce n'est que deux ans plus tard, en entrant en école de commerce que l'occasion s'est présentée. Très vite, j'ai commencé à lire des choses plus théoriques sur l'improvisation théâtrale, et je suis tombé sur les ouvrages de Keith Johnstone, dont je me suis beaucoup nourri.

La grande différence qu'il y a dans le travail de Keith Johnstone par rapport à l'improvisation standard, c'est qu'il s'inspire du théâtre. Il a donc cette approche de vouloir mettre en scène ses comédiens, y compris dans l'improvisation. Pour lui comme pour beaucoup, il s'agit bien sûr d'un outil de mise en scène, d'écriture, de jeu et de formation de l'acteur, mais il a en plus cette vision théorique qui lui permet d'aider les comédiens à s'épanouir sur scène et à être plus théâtraux, même dans l'improvisation. J'ai compris avec lui que l'improvisation n'était pas du "sous-théâtre" et qu'elle n'était pas simplement divertissante, mais qu'il fallait aussi y trouver une fonction de propos, d'esthétique et de poétique.

En 2006, j'ai commencé ma carrière dans la banque, et pendant ce temps-là, j'ai continué à faire beaucoup d'impro. Je me suis notamment formé auprès de Keith Johnstone et j'ai monté une compagnie d'improvisation qui s'appelle Eux. Et puis, en 2014, j'ai décidé de me professionnaliser : j'ai quitté mon travail et intégré la formation de  l'école Lecoq.

Lecoq, c'est une école très corporelle et un théâtre fondé sur l'observation du monde. Par exemple, on y travaille sur les éléments - le feu, l'eau, la terre, le vent - et on va rechercher comment les traduire dans le corps. Plus on avance et plus on s'aperçoit qu'il y a des principes qui régissent ce que l'on peut aire sur scène : d'une part des contraintes physiques qui rendent certains mouvements possibles et d'autres impossibles, et d'autre part certaines constantes universelles : la peur va être dans le recul, la joie dans un mouvement qui élève, la curiosité vers l'avant, par exemple.

L'exercice en lui-même est formateur, mais on peut ensuite l'appliquer dans le travail de l'acteur : est-ce que mon personnage n'a pas quelque chose de l'ordre du végétal, du minéral, ou de l'animal ? Cette observation et sa traduction dans son corps devient un langage que l'acteur peut utiliser pour l'interprétation pure ou pour la création. Tout ce que j'ai appris là bas m'a profondément chamboulé et continue de me travailler.

 

Qu'est ce qui t'a amené à créer Again! Productions ? Et d'où vient ce nom ?

J'étais dans la compagnie Eux, et j'aimais beaucoup ce qu'on y faisait, mais je sentais qu'il me manquait quelque chose : parfois, le succès d'un spectacle s'oppose à la créativité, notamment lorsqu'on veut toucher le plus grand nombre. De mon côté, je sentais que j'avais besoin de créer des choses pour moi d'abord, et de les soumettre au public ensuite pour voir si ça plaisait.

Ian Parizot - Directeur de la troupe Again! Productions - Théâtre improvisation - Fushigi!

A l'époque je voulais aller au bout de la démarche pédagogique et artistique de Keith Johnstone. J'ai donc créé un atelier à l'intention des personnes, improvisatrices ou non, qui s’intéressaient à son travail. J'y transmettais la pédagogie que j'avais reçue de Keith et de fil en aiguille, les gens sont venus de plus en plus nombreux, jusqu'au moment où je me suis dit qu'il serait intéressant de mettre ça sur scène. Il nous fallait donc créer une structure, et Again ! Productions a donc vu le jour en 2012.

Le mot "Again!" vient d'une pratique qui consiste, lorsque quelque chose ne va pas sur scène, à lever les bras et à dire "Again!" (traductible en français par "encore une fois", ou "on recommence" NDLR) L'idée est de dédramatiser l'erreur : une scène ne se passe pas bien, on est en impro, donc on a le droit de la mettre à la poubelle et d'en faire une autre. Beaucoup d'improvisateurs se disent qu'ils n'ont pas le droit à l'erreur et se crispent. L'idée quand on dit "Again!" c'est de se détendre et de se remettre dans le bon état d'esprit.

A l'époque, je me disais aussi que je ne voulais pas que nous soyons la compagnie d'un seul spectacle. Ce qui se passe, souvent, c'est que les compagnies ont un seul spectacle. S'il ne marche pas elles en créent un autre, puis un suivant, jusqu'à ce que l'un d'entre eux marche. Et lorsque c'est le cas, elles vont le tourner pendant dix ans. C'est logique, mais je voyais davantage la troupe comme une pépinière. C'est pour ça qu'on a rajouté "productions" au nom, pour pouvoir faire plusieurs spectacles.

De 2012 à 2014, nous avons commencé par monter les spectacles d'improvisation de Keith Johnstone : Maestro, Theatresports et Gorilla théâtre. Nous avons ensuite trouvé qu'il serait intéressant d'ouvrir sur d'autres choses et avons donc créé de nouveaux spectacles, toujours sur le principe de l'improvisation.

Nous avons fait trois spectacles par an pendant plusieurs années. Il y avait une sorte de frénésie et c'était très riche, parce que cela nous obligeait à constamment nous remettre en question. La première création s'appelait Midnight et utilisait les codes très stylisés du film noir américain. Puis nous avons monté Ce que les journaux ne disent pas : les comédiens prenaient la presse de la semaine et improvisaient dessus. C'était assez fou, parce qu'on l'a fait au moment des attentats de 2015 et on s'est vraiment posé la question d'annuler le spectacle. Finalement, on a décidé de jouer quand même, avec la presse liée aux attentats. C'était très très fort avec le public. Fushigi! a été l'un des spectacles que nous avons créés dans toute cette période. 

Again! Productions - Théâtre improvisation - Ce que les journaux ne vous disent pas

D'où est venue l'idée de Fushigi!, et pourquoi ton choix s'est-il porté sur Miyazaki plutôt qu'un autre créateur ?

Je savais que je voulais faire quelque chose d'assez poétique, mais je ne savais pas vraiment d'où partir. Pendant un moment j'ai pensé à Pixar : c'est l'histoire d'un robot qui a des sentiments, c'est l'histoire d'un poisson qui veut retrouver sa mère... mais le jour ou j'ai pensé à Miyazaki, ça a fait "tilt".

Je n'étais pas le fan absolu de Miyazaki, mais j'avais vu beaucoup de ses films et j'avais beaucoup de respect pour son travail. Pendant mes études, j'ai eu l'occasion d'aller vivre six mois au Japon en immersion totale,  et il y avait dans Miyazaki quelque chose qui me touchait plus personnellement, une spiritualité japonaise que je ne retrouvais pas dans Pixar, et que je voulais transmettre sur scène.

Plus je creusais l'idée, plus cela devenait évident : par exemple, sa façon d'observer et de reproduire le monde jusque dans ses menus détails a fait écho à ma formation chez Lecoq. Mais ce n'est pas tout : la façon dont Miyazaki travaille est finalement très proche de l'improvisation théâtrale, puisqu'il commence à travailler sans avoir le scénario complet. Il doit donc faire des compromis narratifs et peut changer plusieurs fois le destin de ses personnages en cours de route. Et c'est justement je qu'on vit sur scène quand on improvise.

 

Comment procède-t-on pour créer et mettre en scène un spectacle d'improvisation, qui va donc - par nature - changer chaque soir ?  

La question de la création elle-même se pose de plus en plus, parce que l'improvisation émerge en tant que genre théâtral à part entière, avec une dynamique qui est d'oser enfin signer un spectacle. L'improvisation est arrivée en France sous sa forme moderne dans les années 80, et pendant vingt ans, on a surtout joué le match d'impro. Ensuite, d'autres formes, américaines, canadiennes, anglaises ont été importées, mais il était difficile d'assumer son côté auteur, ce qui est normal si l'on considère que les comédiens vont aussi participer à l'écriture d'une partie de spectacle, et ce, à chaque représentation. C'est ce qui a fait que pendant longtemps, l'improvisation n'a pas assumé sa place : créer au théâtre est déjà compliqué en soi, mais pour créer en improvisation il faut en plus passer par cet autre niveau de complexité qui est de savoir qui est l'auteur.

Mais je crois que, maintenant, nous avons dépassé cette pudeur et compris que si nous voulions faire quelque chose de différent en improvisation, il fallait assumer d'être auteur du spectacle. Le fait de créer trois spectacles par an nous a beaucoup aidés : quand on se rend compte de l'effort émotionnel et énergétique que ça prend, on a moins de scrupules à mettre son nom dessus et d'assumer pleinement son côté créateur.

 Again! Productions - Théâtre improvisation - Fushigi!

Pour Fushigi!, je savais ce que je voulais, donc j'ai pris d'emblée la position de metteur en scène. Je cherchais à faire des choix qui donnent une identité visuelle au spectacle : le premier a été de mettre en place ce que nous appelons les petites échelles, une sorte de zoom arrière qui donne une vision plus large du paysage et de l'action en cours. Le deuxième choix a été de faire le décor avec le corps des comédiens puis de rajouter le texte descriptif. Le costume blanc s'est imposé pour laisser à la lumière toute sa place, et enfin, nous avons travaillé avec des musiciens qui ont composé des éléments musicaux inspirés des films de Miyazaki. Pendant le spectacle, le régisseur aussi improvise avec l'éventail d'outils musicaux et lumineux à sa disposition. Il est source de proposition et de réaction.

Le défi pour les comédiens, c'est de lancer un spectacle qui n'est pas prêt, puisque c'est bien ce qui se passe lorsqu'on improvise, et c'est ce que je défends d'un point de vue artistique. Improviser, c'est se mettre en situation de déséquilibre, parce qu'on sait qu'on va y trouver des choses. C'est le plus dur, parce que tout en nous rejette la notion de déséquilibre. Mon rôle en temps que metteur en scène, c'est donc aussi de dire aux comédiens quand ils sont trop en sécurité, et de les remettre en déséquilibre. Lorsqu'on fait le choix de l'impro, il faut constamment réaccepter que ce n'est pas parfait, mais également que c'est parce que c'est imparfait que c'est créatif et intense.

 

Comment entraîne-t-on – je n'ose dire répète - un spectacle qui doit à la fois répondre aux contraintes spécifiques de l'univers de Miyazaki, tout en restant improvisé ?

La première chose que j'ai faite, avec les comédiens, c'est de passer des extraits des films de Miyazaki : on regarde, on reproduit, et on voit si ça marche ou pas. Nous avons fait ça pendant quelques séances, et plus on avançait, plus on trouvait de solutions. Ensuite, j'ai essayé de donner à l'équipe tout le langage de gestes que j'ai appris à Lecoq, notamment ses vingt mouvements fondamentaux. Il ne s'agit pas d'un mime stylisé, mais un mime appliqué au mouvement : l'esprit du mouvement est aussi important que le mime lui-même, il faut donc arrêter de penser avec son cerveau mais penser avec son corps.

Again! Productions - Théâtre improvisation - Fushigi!

Nous avons également travailler à déstructurer la narration de Miyazaki, en nous inspirant de sa propre expérience : lui était à l'origine animateur de séries animées avec des épisodes de 20 minutes. Et il disait qu'il ne savait pas s'il saurait faire des films d'une heure. Il a donc conçu ses films une scène à la fois, vingt minutes par vingt minutes. Nous avons essayé de travailler de la même manière, en se fixant pour objectif, une fois sur le plateau, de faire la scène en cours sans nécessairement penser à l'échelle du spectacle entier.

En regardant les films, nous avons également remarqué l'existence systématique chez Miyazaki d'un "pré-bouleversement", quelque chose dans l'univers qui ne tourne pas rond, quelque chose qui est arrivé avant que le film ne commence, que les personnages ont accepté, et avec lequel ils vivent. Par exemple dans Nausicää, c'est le fait que le monde est pollué, et contrôlé par les insectes. Nous montons donc sur scène avec l'idée que nous devons trouver ensemble ce pré-bouleversement, et créer le déclic qui va, au bout des vingt premières minutes, forcer l'héroïne à agir. Sur le milieu du spectacle, on est davantage dans l'exploration simple, on essaye des choses et on voit ce que cela donne. Et dans les vingt dernières minutes, on essaye de boucler notre trame narrative.

Enfin, nous avons travaillé les archétypes souvent présents chez Miyazaki : la jeune fille, la lady, la grand-mère, et pour les hommes, le jeune homme, le prince et les bouffons. Nous nous sommes entraînés corporellement à reproduire ces types de personnages.

 

Comment garde-t-on la spontanéité des comédiens, en évitant de tomber dans la facilité de schémas ou de personnages avec lesquels on est confortable, et que l'on "ressort" en cas de difficulté ?

On doit commencer par dépasser un blocage mental de l'improvisation qui est d'avoir peur de faire des redites comme s'il s'agissait du crime suprême. Nous sommes partis du principe que si redite il y a, et si elle a quelque chose de Miyazakien, ça veut dire qu'on a assimilé le schéma narratif vers lequel on cherche à tendre et auquel on veut rendre hommage. Mais c'est comme un cercle : une fois qu'on a exclu l'extérieur du cercle, qui représente tout ce qu'on a pas le droit de faire dans le contexte qu'on s'est donné, on s'aperçoit qu'à l'intérieur du cercle il y a aussi une infinité de points qui existent et qui sont pertinents.

C'est un vrai travail de se dire que l'on n'aura jamais exploré tout l'intérieur du cercle et toutes les combinaisons possibles. Ce que l'on a constaté pour le moment, sur Fushigi!, c'est que chaque soir, les joueurs ont continué à faire des découvertes. Par exemple, au dernier spectacle il y avait un moulin. Et c'était la première fois qu'il faisaient apparaître un moulin dans le spectacle, et les comédiens ont dû trouver des solutions dans l'instant pour le représenter. Plus on regarde, plus on s'aperçoit qu'il y a encore une infinité de choses à découvrir et de solutions à trouver. Pour l'instant, donc, ça ne passe pas par des indications spécifiques de ma part en tant que metteur en scène.

Again! Productions - Théâtre improvisation - Fushigi!

Nous avons tout de même plusieurs systèmes qui permettent un peu de rebattre les cartes à chaque fois. Le premier, c'est la couleur que les comédiens demandent aux spectateurs de choisir en début de spectacle. Le fait d'avoir 8 – 9 avec moi – comédiens sur Fushigi!, mais seulement quatre sur scène, permet également d'avoir plusieurs personnalités et points de vue distincts qui se côtoient à chaque fois, avec autant de combinaisons possibles. C'est aussi cela qui nous aide à construire une création différente tous les soirs.

 

Le mot de la fin ?

Moi je suis très fier de ce spectacle, parce que beaucoup de gens qui connaissent le travail de Miyazaki viennent nous dire qu'il ont bien retrouvé son univers. Il y a aussi des gens qui ne connaissent pas ce créateur, mais qui viennent voir le spectacle, et qui nous disent qu'ils sont touchés par son côté poétique.

Aujourd'hui le moyen d'être audible, c'est souvent en choquant, en mettant de la violence ou du sexe. Finalement, peut-être que la vraie provocation, la vraie subversion, c'est d'être poétique, en créant des choses qui nous reconnectent à l'univers, à la beauté, à l'humanisme, à la magie. C'est aussi cela que nous essayons de défendre ici : il y a une poésie propre à Miyazaki, il y a une poésie propre à l'improvisation, on vous la propose, et on espère qu'elle vous parlera.

J'aime également beaucoup l'idée que dans Fushigi!, même si nous avons beaucoup bossé, toute une partie du travail est finalement faite par le spectateur et par son imagination qui recrée tout ce qui n'est pas montré, jusqu'à ce qu'à la fin il se dise : "mais d'où viennent les images qui ont émergé?". Et les soirs où ça marche extrêmement bien, le spectateur se rappelle de sa propre capacité créative. J'aime l'idée qu'en rentrant, le spectateur va peut-être dessiner, ou écrire, ou danser. Parfois des spectateurs sont revenus voir le spectacle et qui m'ont montré des dessins qu'ils avaient fait du spectacle précédent. Ce n'est pas à sens unique : ensemble, on se rappelle tous que nous sommes des êtres créatifs. C'est ça la sorte de spiritualité dont je parlais plus tôt : on renoue avec quelque chose en nous qui nous élève, qui nous connecte à une verticalité, à quelque chose de plus grand - religieux ou pas, peu importe - mais  qui est au dessus de nous, et ça c'est très fort.

Il y a une citation d'Arthur Miller qui dit que le rôle de l'artiste est de rappeler aux gens ce qu'ils ont choisi d'oublier. C'est ça que j'essaye de défendre avec Again! Productions et avec Fushigi! : on va se rappeler ensemble de qui on est, de ce qu'on fait et de la beauté du monde.

plus d'informations : Again! Productions

Retour à l'accueil