Le capitaine Fracasse ***

Publié le 18 Juin 2014

De Théophile Gautier

aux éditions du livre de poche

 

 

Pour l'amour de l'ingénue d'une troupe de comédiens nomades, le jeune baron de Sigognac qui se morfondait au château de la Misère en compagnie d'un valet, d'une haridelle, d'un chien et d'un chat, joue sur les tréteaux le rôle de Matamore, le « tranche-montagne ». Il prend le nom de capitaine Fracasse, suit la troupe à Paris et dispute Isabelle à son déloyal et puissant rival, le duc de Vallombreuse.
 

 

 

 

 

Vous le savez peut-être, j'aime de temps à temps, me plonger dans un classique de la littérature. Je dois l'avouer, davantage par curiosité que par goût, partant du principe que si ces ouvagres sont des classiques, c'est qu'il doit bien y avoir des choses à en retirer. Mais mon dernier roman de cape et d'épée doit bien dater de La Reine Margot d'Alexandre Dumas. Un certain temps, donc.

 

Cette fois-ci, c'est au destin du Capitaine Fracasse, alias le Comte de Signognac, que je m'intéresse. Ce qui m'a tout de suite frappé dans cet ouvrage, ce sont les ambiances que  l'écrivain a su créer. Car si d'habitude, les longues descriptions m'ennuient, elles dépeignent ici des décors qui s'animent et semblent dotés de vie propre et même de sentiments. Il y a donc quelque chose de fascinant dans ce texte. Cette beauté se construit en revanche au détriment de l'action, pendant toute la première partie du roman, qui s'équilibre beaucoup mieux à mon goût sur sa deuxième partie, à mesure que Sigognac s'affirme.

 

Une lecture agréable, à condition de se laisser happer par la beauté de l'écriture et par les ambiances qu'elle dessine dans un foisonnement de détails.

 

En poussant le vantail mobile de la porte, qui ne cédait pas sans protester et tournait avec une évidente mauvaise humeur sur ses gonds oxydés et criards, on se trouvait sous une espèce de voûte ogivale plus ancienne que le reste du logis, et divisée par quatre boudins de granit bleuâtre se rencontrant à leur point d'intersection à une pierre en saillie où se revoyaient un peu moins dégradées les armoiries sculptées à l'extérieur, trois cigognes d'or sur champ d'azur, ou quelque chose d'analogue, car l'ombre de la voûte ne permettait pas de les bien distinguer. Dans le mur étaient scellés des éteignoirs en tôle noircis par les torches, et des anneaux de fer où s'attachaient autrefois les chevaux des visiteurs, événement bien rare aujourd'hui, à en croire la poussière qui les souillait. De ce porche, sous lequel s'ouvraient deux portes, l'une conduisant aux appartements du rez-de-chaussée, l'autre à une salle qui avait pu jadis servir de salle des gardes, on débouchait dans une cour triste, nue et froide, entourée de hautes murailles rayées de longs filaments noirs par les pluies d'hiver. Dans les angles de la cour, parmi les gravats tombés des corniches ébréchées, poussaient l'ortie, la fille-avoine et la ciguë, et les pavés étaient encadrés d'herbe verte.

Au fond, une rampe côtoyée de garde-fous en pierre ornés de boules surmontées de pointes, menait à un jardin situé en contrebas de la cour. Les marches rompues et disjointes faisaient bascule sous le pied ou n'étaient retenues que par les filaments des mousses et des plantes pariétaires ; sur l'appui de la terrasse avaient crû des joubarbes, des ravenelles et des artichauts sauvages.

Quant au jardin lui-même, il retournait doucement à l'état de hallier ou de forêt vierge. A l'exception d'un carré où se pommelaient quelques choux aux feuilles veinées et vert-de-grisées, et qu'étoilaient des soleils d'or au coeur noir, dont la présence témoignait d'une sorte de culture, la nature reprenait ses droits sur cet espace abandonné et en effaçait les traces du travail de l'homme qu'elle semble aimer à faire disparaître.

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FT 30/06/2014 16:26

Bonjour Akialam! Hasard de nos lectures, je lis en ce moment La Reine Margot, poursuivant ainsi ma grande entreprise de (re)lecture des Classiques. Le précédent était La Nouvelles Héloïse de Rousseau. J'aime Gautier poète, je le connais moins romancier, bien que ce livre soit célèbre, et je le mets dans ma longue Liste à Lire, mais comme toi il m'est arrivé de le confondre avec Musset. Bonne journée.