Dix rêves de pierre ****

Publié le 19 Novembre 2013

De Blandine Le Callet

aux éditions Stock

 

Certaines inscriptions funéraires possèdent un singulier pouvoir d évocation ; leur lecture fait surgir le fantôme de personnes disparues depuis parfois des siècles.
Blandine Le Callet réunit dans ce recueil des épitaphes authentiques, à partir desquelles elle imagine les dernières heures, les derniers jours ou les derniers mois du défunt. Elle ressuscite tour à tour un jeune esclave à qui l'on vient d'offrir sa liberté, un philanthrope piégé dans l'étouffant huis clos d'un bordel parisien, deux êtres unis par un amour hors-norme en route vers leur destin, une vieille dame acariâtre rédigeant son testament, et bien d'autres encore.
Dix destins arrêtés par des morts douces ou violentes, subites ou prévisibles, solitaires ou collectives.

 

 

J'ai une relation assez curieuse aux cimetières. Pendant longtemps, je n'ai pas voulu y mettre les pieds, par peur de cet endroit que je ne pouvais me représenter que lugubre, peuplé de visiteurs en noir et de fantômes, peut-être. Jusqu'à une visite des plages du débarquement et des cimetières américains qui les surplombent. Je les ai alors découverts emprunts de majesté, d'un grand respect pour ceux qui m'ont alors semblé pouvoir y reposer en paix, d'une certaine beauté, même, dans cette alignement parfait de croix blanches, bien loin de l'image que j'en avais. Depuis, j'oscille entre peur et fascination. J'aime le calme des cimetières parisiens, l'impression parfois de rendre visite à quelqu'un de familier lorsque je découvre la tombe d'un écrivain ou d'un compositeur que j'admire, et leur atmosphère romantique au sens premier du terme. J'aime aller y écrire ou simplement m'y promener, jusqu'à ce qu'immanquablement, mon regard croise une fraîche tombe d'enfant, et que je ne m'enfuie les larmes aux yeux.

 

Les épitaphes, quant à elles, m'ont curieusement toujours intéressée. Sorte de dernier souvenir de l'être disparu, dernier lien aux vivants, aux passants qui la découvrent, j'ai toujours aimé l'idée de réussir à émouvoir ou faire rire, même après sa mort. A l'université, nous imaginions avec certains camarades celles que nous laisserions, en fonction de nos déboires quotidiens. Je me souviens encore du "Même pas mort, d'abord!" d'un ami malchanceux qui multipliait les accidents, heureusement jamais trop graves, ou du "Quand la machine a dit non, c'est non!" d'un autre auquel l'administration universitaire et son logiciel avaient refusé les quelques centièmes de points qui lui auraient permis d'obtenir son examen. Comme j'aime partir d'un élément réel lorsque j'écris, l'idée de m'inspirer d’épitaphes pour écrire des nouvelles me trottait dans la tête depuis longtemps déjà... et c'est donc avec une pointe de frustration - avouons-le - mais surtout une grande curiosité que j'ai découvert l'existence de cet ouvrage.

 

Ce recueil, donc, nous entraîne de façon chronologique à la découverte d'histoires imaginaires - ou semi-imaginaires, des vivants qui les ont inspirées. Tour à tour émouvantes ou grinçantes, elles ont pour point commun le regard bienveillant de l'auteur, que l'on sent plein de tendresse pour ceux qu'elle fait ainsi revivre. Si certaines nouvelles m'ont davantage plu que d'autres, cela tient essentiellement à la volonté de l'écrivain d'induire le lecteur en erreur pour le surprendre, chose très courante dans le genre de la nouvelle. Par moments, heureusement assez rares, cela se voit un peu trop. Mais je pinaille, tant l'ensemble m'a ému. Car la force de nombre de ces histoires, c'est bien l'opposition entre l'insouciance des personnages et la conscience qu'à le lecteur, qui lui, sait, que quelqu'un va mourir. Mais qui? De tous les personnages qui prennent vie sous ses yeux, la question est bien là. Question à laquelle vient répondre la fin de la nouvelle, ou plus élégamment encore, l'épitaphe qui la clôture.

 

Un recueil de nouvelles émouvant, qui redonne vie à des personnes décédées depuis longtemps, prolongeant par là même la fonction première de l'épitaphe. Un bel ouvrage, un peu mélancolique, forcément, mais plein de tendresse.

 

 

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Il se doutait bien qu’il ne dormirait pas – comment aurait-il pu, après une telle nouvelle ?
Au lieu de rester dans sa petite chambre dont l’air, par cette chaleur, était irrespirable, il a décidé d’aller passer la nuit là-haut, sur la terrasse. Il savait qu’il y trouverait un semblant de fraîcheur, et l’enivrante douceur de la glycine. Et puis, il voulait voir le ciel.
Allongé sur le dallage encore tiède, la tête bien calée sur ses bras repliés, il a contemplé les étoiles. Certains disent qu’elles sont les âmes des morts montées au ciel, muettes et scintillantes pour l’éternité. Il aurait aimé le croire, pouvoir imaginer que sa mère était là, quelque part dans cette immensité, transfigurée après une vie de servitude. Ç’aurait été réconfortant, assurément.
Mais le maître affirme que ce sont des foutaises : après la mort, notre être se dissout, atome après atome, et il ne reste rien au bout du compte, ni corps ni âme, seulement des particules anonymes dispersées çà et là – inutile d’en faire un drame, il n’y a qu’à l’accepter. D’ailleurs, ajoute le maître, à bien regarder les astres, on n’y voit que du feu, de gros feux de fourneau qui brûlent dans le ciel. Rien de divin là-dedans. Rien qui puisse influer le cours de nos destinées et nous apprendre l’avenir, comme le prétendent les astrologues et autres charlatans.
Le maître a raison, sans aucun doute. Mais on peut toujours rêver : cette nuit, en scrutant, près de la queue de la Grande Ourse, une minuscule étoile dont il ignore le nom, Hermès a voulu se persuader que c’était elle, sa mère, veillant sur lui, humble et belle, comme de son vivant. Et il a réussi ; l’espace d’un instant, il a perçu comme un éclair, une vibration de l’air : sa mère se réjouissait de ce qui lui arrivait.
S’il savait, le maître le traiterait sûrement d’imbécile, ou bien d’halluciné ! Puis, avec l’indulgence qu’il lui a toujours témoignée, il ajouterait que ça n’est pas bien grave, ces histoires de constellations, d’âmes éternelles, et d’horoscope. Après tout, rien n’interdit de faire semblant d’y croire, du moment qu’on n’y croit pas vraiment…

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Edelwe 05/03/2014 14:43

J'ai adoré! C'est bien écrit et très bien trouvé!

akialam 05/03/2014 22:19

Oui, c'est très touchant !

FT 19/12/2013 16:17

Bonjour Akialam! Je lis ta longue et émouvante chronique sur cet ouvrage un peu hors normes, et je découvre entre les lignes que tu écris, en t'inspirant de faits réels, que tu étais frustrée qu'on t'ait piqué l'idée, etc... Mais on apprend qu'en fait tu écris, et je ne le savais pas, bien que dans un de mes anciens commentaires, je te disais que ta prose est tellement agréable à lire que prendre la plume pour écrire devait arriver un jour! Je pense que la nouvelle est par excellence le style d'écriture par lequel il faut commencer, et je suis sûr qu'écrire t'apporte un grand plaisir, presque aussi grand que celui qu'auront tes futurs lecteurs! Je te disais aussi- t'en souvient-il?- de te mettre au dessin, mais c'est une autre histoire...Quant aux cimetières, c'est également une relation particulière que j'ai, selon bien sûr que l'on va rendre visite à la famille, et surtout mon père, ou bien qu'on se balade au Père Lachaise. Mélancolie et philosophie sont je pense les deux termes les mieux adaptés. Mais saches que ton blog est déjà une oeuvre écrite en soi, très riche et très sensible, pense toujours à en faire des sauvegardes, ou à imprimer qqs pages! Bonnes fêtes de Noël, et bonne écriture! Bonne journée Akialam.

akialam 25/12/2013 15:35

Merci ! :)